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Site dédié à la fin de l'âge du pétrole

A la recherche de la croissance perdue.

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Alors que le cours du pétrole brut sur les marchés se situait aux alentours de $75 par baril, en juin 2007, Jacques Mechelany, administrateur délégué de Heritage Fund Management (HFM), anticipait (dans des propos rapportés sur le site oleocene.org) qu’une valeur qu’il jugeait alors très élevée ne pourrait pas grimper beaucoup plus haut ...

... en raison du fait qu’elle entraînerait bientôt un ralentissement de la croissance économique et de la croissance de la demande de brut. Les tensions résultantes au niveau des marchés, sous l’effet d’une demande insuffisante par rapport à l’offre, conduiraient vers la fin de l’année 2007, selon ses estimations, à une valeur diminuée de moitié, c’est-à-dire environ $35 par baril.

Que prévoyait-il pour la suite ?

Rien de précis mais les explications qu’il ajoutait m’ont conduit à imaginer qu'il anticipait vraisemblablement le scénario suivant : Un cours redescendu aux alentours de $35 par baril pourrait demeurer stabilisé pendant quelque temps au voisinage de ce niveau. Cette stabilisation favoriserait ensuite un rebond vers une croissance économique retrouvée accompagnée d’une nouvelle accélération de la croissance de la demande de brut. A un moment donné, cette demande finirait cependant par devenir excessive par rapport à l’offre, les tensions résultantes au niveau des marchés s’inverseraient et le cours du brut repartirait à la hausse. Et ainsi de suite…

Les explications rapportées faisaient ressortir le rôle joué par une «élasticité fonctionnant dans les deux sens» reliant les fluctuations du taux de croissance de la demande de brut à celles du cours de celui-ci sur les marchés. Le scénario que j’ai imaginé sur la base de ces explications décrit le mode d’action du mécanisme élastique qui régule, conditionne et accompagne les alternances observées entre intervalles de ralentissement économique et intervalles de croissance retrouvée.

Un an et neuf mois se sont écoulés depuis que Jacques Mechelany a exprimé la prévision (assortie d’explications) ci-dessus exposée. Le présent article propose aujourd’hui une évaluation du degré de justesse de la prévision et du niveau de pertinence des explications qui l’accompagnent, sous l’éclairage de la connaissance actuelle des événements qui ont été déroulés jusqu’à présent par le fil de notre histoire.

Evaluons tout d’abord les explications, au regard des faits observés tout au long de la période 1945-2005 et dont nous avons aujourd’hui connaissance. Un examen attentif de cette période par rapport à l’objectif d’évaluation m’a conduit à la subdiviser en deux sous-périodes successives :
1 : les trois premières décennies (les Trente Glorieuses, 1945-1974) ;
2 : les trois décennies suivantes (1974-2005).

Au cours des Trente Glorieuses, le cours du brut est demeuré bas, l’offre est demeurée en mesure de satisfaire une demande croissant exponentiellement, et aucune interaction élastique entre le taux de croissance de la demande et le cours du brut n’est intervenue de manière significative. Mais l’examen montre qu’une telle interaction s’est établie à partir du premier choc pétrolier (1974) et s’est ensuite manifestée en conformité avec le mécanisme élastique décrit sur la base des explications de Jacques Mechelany, tout au long des trois décennies qui ont suivi ce premier choc, ainsi que le confirme un graphe (publié en octobre 2008 par Jeff Rubin et Peter Buchanan) sur lequel la courbe d’évolution du cours du brut est présentée en rapport avec les alternances entre intervalles de ralentissement économique et intervalles de croissance retrouvée.

Les effets résultants de la non-existence d’un tel mécanisme au cours des Trente Glorieuses et ceux qui ont résulté de son existence au cours des trois décennies suivantes ont eu des répercussions sensibles au niveau de l’évolution de la croissance de la production mondiale annuelle d’énergie, ainsi que le montre un graphe initialement publié par Jean-Marc Jancovici sur le site manicore.com puis reproduit sur diverses pages WEB. La représentation graphique de cette production au cours de la période 1945-2005 dessine tout d’abord, entre 1945 et 1970, pendant les Trente Glorieuses, une portion de courbe d’allure exponentielle. Elle dessine ensuite, de 1970 à 2005, une portion de courbe bosselée. La réunion de ces deux portions forme une courbe irrégulière s’écartant peu d’une droite (non représentée sur le graphe) dont la pente représente la tendance linéaire croissante moyenne observée de 1945 à 2005. Cette droite débute en 1945 avec une valeur de l’ordre de 1500 Mtep, croît selon une pente de l’ordre de 150 Mtep par an et aboutit à une valeur d’environ 10500 Mtep en 2005. Un graphe représentant cette droite, comportant le calcul de sa pente et exprimant sa valeur en Gtep par an a été représenté sur une autre page WEB (Cliquer sur le graphe pour l’agrandir).

[1 Mtep = 1 million de tonne-équivalent-pétrole ; 1 Gtep = 1000 Mtep].

L’examen des explications qui accompagnaient la prévision effectuée par Jacques Mechelany en juin 2007 permet donc de conclure qu’elles étaient tout à fait pertinentes. Mais il s’avère par contre, aujourd’hui, sous l’éclairage de la connaissance des événements survenus depuis lors, que la prévision n’a pas été juste. Certes, la chute des cours aux alentours de $35 par baril a bien eu lieu, mais avec un an de retard par rapport à ce qu’il avait annoncé et à la suite d’un pic de $147 par baril qu’il n’avait pas du tout prévu [survenu en juillet 2008 et vertigineux sur ses deux versants (l’ascendant et le descendant)].

En bon négationniste de Peak Oil, Jacques Mechelany estimait sans doute que le mécanisme élastique sur lequel sont fondées ses explications continuerait de fonctionner au cours des prochaines décennies tout comme il avait fonctionné auparavant. Il anticipait ainsi, implicitement, que la production annuelle d’énergie continuerait de croître en fluctuant au voisinage de la valeur que l’on obtient en prolongeant la tendance linéaire croissante moyenne observée tout au long de la période 1945-2005.

Or, il se révèle de plus en plus, à présent, que la récession qui s’est déclarée en 2008 est bien plus profonde que chacun des ralentissements observés entre 1974 et 2005. Une analyse permettant de la comprendre doit nécessairement prendre en compte le fait que les ressources exploitables à faible coût commencent à décliner, le fait que la croissance ne peut être poursuivie qu’en recourant à des ressources dont l’exploitation est onéreuse, le fait que l’augmentation du coût moyen d’exploitation ralentit la croissance économique, et, vraisemblablement, bien d’autres considérations dont la connaissance se révèlera au cours des prochaines années. Les ravages de cette profonde récession ont sapé et continuent de saper les fondements même de la civilisation industrielle (incluant ceux du système capitaliste qui la dirige), révélant que ses capacités s’érodent sans qu’il soit possible de distinguer clairement les causes des érosions et les conséquences résultant de ces causes, en raison de complexes rétroactions qui s’entremêlent en imbriquant les relations de causalité dans deux sens opposés l’un à l’autre.

Dans un tel contexte, il semble à présent que le mécanisme élastique établi depuis 1974 s’est aujourd’hui grippé, l’étendue de son domaine d’élasticité s’étant fortement rétrécie et peut-être même anéantie. Il est probable que la civilisation industrielle n’aura plus les moyens, à partir d’un moment donné, de prolonger plus longtemps la tendance linéaire croissante moyenne qui constituait l’axe directeur indispensable par rapport auquel le mécanisme élastique entretenait des fluctuations depuis 1974. La production annuelle d’énergie s’infléchira donc vers le bas, atteindra un sommet, puis s’orientera vraisemblablement dans le sens du déclin, dessinant une courbe semblable à celle qu’a présenté Paul Chefurka, en octobre 2007, dans l’une de ses publications.

Le résultat de mon analyse est en accord avec la conclusion que l’Agence Internationale d’Energie a récemment exprimée sur un graphe prolongeant jusqu’en 2030 (1) la tendance linéaire moyenne croissante observée depuis 1945 : “This is unsustainable!” («Ceci est insoutenable!»), dit cette conclusion.

Et il s’accorde aussi, bien sûr, avec les conclusions qu’avait exprimées le club de Rome en 1972, vers la fin des Trente Glorieuses, dans le rapport intitulé “Limits to Growth”, traduit en français et publié sous le titre «Halte à la croissance?».

Des limites à la croissance ? Chut ! Il n’est pas convenable d’en parler, c’est un sujet tabou. Pour le moment, les maîtres du monde veulent croire, faire croire et/ou laisser croire que les plans de relance assortis d’injections massives de capitaux dans le système financier permettront de retrouver la croissance perdue (2).

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(1) Cette prolongation aboutit en 2030 à une production énergétique annuelle évaluée à environ 17000 Mtep, incluant les énergies issues de la biomasse utilisées dans des applications industrielles. La prolongation jusqu’à la même date de la tendance linéaire croissante moyenne établie sur la base de la portion 1945-2005 du graphe de Jean-Marc Jancovici aboutit à environ 14500 Mtep, excluant la biomasse.

(2) Quel discours tiendrait Marcel Proust, l’auteur du roman «A la recherche du temps perdu», s’il revenait aujourd’hui parmi nous, adressant son discours aux maîtres du monde? Et que lui répondraient ces derniers?

J’ai imaginé le dialogue ci-dessous:

« Vous perdez votre temps, dirait l’écrivain dès qu’on lui aurait donné la parole. Chercher aujourd’hui à retrouver la croissance, c’est comme chercher à augmenter le volume d’air dans les poumons en fin d’inspiration.
– Erreur, c’est tout le contraire. En refusant de vous entendre et en continuant comme auparavant, nous gagnons du temps. Et le temps, c’est encore de l’argent.
– C’est vrai, mais pour combien de temps encore?
– Nous ne pouvons pas vous le dire. Cherchez vous-même…»
Et Marcel Proust partirait alors à la recherche du temps gagné restant encore à cueillir.

Carpe diem.
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Cet article a également été publié sur la page ci-dessous :

http://lephoenix.wordpress.com/2009/03/10/a-la-recherche-de-la-croissanc...