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L’évolution macro-systémique de la civilisation industrielle.

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Quelle sorte de système est la civilisation industrielle ? Voilà la question à laquelle tout analyste désireux de comprendre les causes profondes ayant abouti à la récession mondiale déclenchée en 2008 devrait essayer de répondre avant d’aller plus loin…

La nature produit couramment des systèmes (physiques, chimiques, biologiques, …) dans lesquels divers mécanismes (rétroactions positives entre diverses composantes produisant des effets de synergie) génèrent et perpétuent temporairement (sur des échelles de temps très diverses) des phénomènes dynamiques auto-amplifiés conduisant ces systèmes à puiser sur leur environnement des quantités croissantes d’énergie (mesurées par unité de temps appropriée à chacun des cas étudiés).
Les sources d’énergie alimentant de tels systèmes sont généralement limitées ou temporaires, de sorte que l’amplification ne peut pas se poursuivre éternellement. A un moment donné, les phénomènes amplificateurs rencontrent leurs limites et ces systèmes s’anéantissent lorsque les sources qui les nourrissent s’épuisent ou disparaissent.

Un cyclone est un tel système (évoluant à l’échelle de temps de quelques jours) : il naît et s’alimente à la surface des eaux chaudes des océans équatoriaux ou tropicaux, gagne en intensité, se stabilise, fluctue et s’effondre finalement après avoir atteint quelque côte continentale, dissipant son énergie et n’étant plus alimenté.
Un nuage de criquets pèlerins en est un autre (évoluant à l’échelle de temps de quelques semaines). Après avoir émergé et s’être amplifié au détriment des cultures agricoles, l’essaim atteint sa taille maximale et les individus qui le composent meurent finalement de faim lorsque tous les champs disponibles ont été dévastés.

Il me semble que la civilisation industrielle peut être classée dans cette même catégorie de systèmes (évoluant à l’échelle de temps des décennies, et bien sûr bien plus sophistiquée qu’un cyclone ou un essaim de criquets migrateurs). Née en Occident vers la fin du siècle des lumières (le 18ème), cette civilisation extraordinaire a pris son essor vers 1860, tirant parti de la capacité (nouvellement acquise) de produire et utiliser de l’énergie à partir des combustibles fossiles.
Aujourd’hui, quinze décennies plus tard, s’étant étendue sur la plupart des régions de la Terre, elle se situe encore sur le versant ascendant de son évolution – l’énergie étant encore puisée sur l’environnement en quantités annuelles croissantes. Mais la récession actuelle semble indiquer que le sommet entrevu n’est plus très éloigné.

Les mécanismes amplificateurs pilotant cette ascension proviennent d’un ensemble très complexe d’interactions synergiques reliant les unes aux autres, dans toutes les directions, les quatre principales composantes macro-systémiques impliquées lorsqu’on considère l’évolution du système global (à l’échelle mondiale) :
-> les ressources alimentant le système, incluant les sources d’énergie (essentiellement les combustibles fossiles) ;
-> l’économie réelle soutenue par ces ressources ;
-> la population globale soutenue par une telle économie réelle ;
-> le réseau financier gouvernant les mécanismes d’échanges entre les innombrables composantes micro-systémiques évoluant au sein du système global.

La croissance générale résultant d’une telle amplification a été principalement alimentée, jusqu’à présent, par la capacité du système à produire des quantités annuelles d’énergie croissant d’année en année, ainsi que le montre le graphe ci-dessous [1] :

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Trois périodes successives se distinguent sur cette courbe. Les valeurs calculées sont approximatives en raison de la faible résolution du graphique et du degré d’incertitude des données. Mais le manque de précision est sans importance par rapport au propos du présent article (essentiellement qualitatif et descriptif).

1. De 1860 à 1900, la civilisation industrielle « nouvelle-née » a puisé presque toute son énergie sur les gisements de charbon. Evaluée à environ 0,1 Gtep en 1860, sa production annuelle d’énergie s’est accrûe lentement au taux linéaire de 0,0075 Gtep/an, atteignant finalement 0,4 Gtep vers 1900.

[1 Gtep = 1 000 000 000 tep = 1 milliard de tonne d'équivalent pétrole].

2. Entre 1900 et 1940, la civilisation « mûrissante » commença à puiser de plus en plus sur le pétrole, le gaz naturel et le potentiel hydraulique, mais le charbon demeura la source dominante. Avec un taux de croissance linéaire moyen de 0,03 Gtep/an (quatre fois plus que pendant les quatre décennies précédentes), la production atteignit 1,5 Gtep en 1940 (trois à quatre fois plus qu’en 1900), stagnant ensuite au voisinage de ce niveau de 1940 à 1945 (Seconde Guerre Mondiale).

3. Après la guerre, cette production repartit à la hausse beaucoup plus vigoureusement qu’auparavant, croissant au rythme linéaire moyen de 0,15 Gtep/an tout au long de la période 1945 - 2000 (environ cinq fois plus rapide que pendant la période 1900 - 1940 et vingt fois plus rapide que pendant la période 1860 - 1900).
Vers 1962, le pétrole commença à devenir la source d’énergie dominante.
L’énergie nucléaire émergea de manière significative vers 1973.
En 2000, la production annuelle globale de 9,5 Gtep se répartissait dans l’ordre suivant : pétrole (3,7 Gtep) ; charbon (2,3 Gtep) ; gaz naturel (2 Gtep) ; nucléaire (0,75 Gtep) ; renouvelables, incluant hydraulique (0,75 Gtep).

Déviant quelque peu par rapport aux tendances linéaires moyennes, nous remarquons :
-> la forte inflexion vers le bas observée entre 1929 et 1934 (la Grande Dépression), compensée par le retour d’une forte croissance au cours des quatre années précédant la Seconde Guerre Mondiale ;
-> la portion de courbe d’allure exponentielle s’étendant de 1945 à environ 1970 (les Trente Glorieuses) ;
-> les ralentissements et rebonds des années 1970, 1980 et 1990, en relation avec les chocs pétroliers.

L’allure exponentielle observée entre 1945 et 1970 s’explique par le fait que la civilisation industrielle (désormais devenue « mature ») a été en mesure de produire de l’énergie à faible coût et de la vendre à bas prix (ainsi que le montre un graphe publié par Wikipedia) tout en demeurant capable, simultanément, de satisfaire une demande croissant exponentiellement.
Une telle évolution (pendant les Trente Glorieuses) s’effectua grâce au développement de très fortes interactions synergiques ayant simultanément entraîné les croissances parallèles rapides des trois autres grandeurs macro-systémiques impliquées : la population mondiale, le produit intérieur brut mondial et le montant total des valeurs capitalisées comptabilisées par le réseau financier mondial [2].
L’émergence de nouveaux marchés en état de forte expansion permit à un nombre toujours plus grand d’entrepreneurs d’emprunter de l’argent aux banques, lancer des projets à rentabilité forte et rapide, rembourser leurs dettes (+ intérêts), payer des taxes et réinvestir une partie de leurs bénéfices de manière à accroître leur capital, contribuant de cette manière à la perpétuation de la croissance générale.
En raison du fait qu’une quantité d’argent de plus en plus grande fut créée à l’actif du réseau financier par création de dettes au passif d’emprunteurs solvables, de plus en plus de gens purent bénéficier de tout cet argent nouvellement créé et mis en circulation.
De telles conditions permirent aux démocraties libérales du monde dit « développé » (ou premier monde) de prospérer et consolider leur viabilité. La capacité de leurs dirigeants à être élus et réélus devint de plus en plus fondée sur leur capacité et/ou l’opportunité de stimuler (et/ou tirer parti de) la perpétuation d’une croissance rapide.

Les Trente Glorieuses prirent fin en 1974, avec le premier choc pétrolier. Mon analyse de l’évolution macro-systémique de la civilisation industrielle au-delà de cette date (et jusqu’à avril 2009) m’a récemment conduit à distinguer trois phases successives :

1. De 1974 à environ 2004, la plupart de l’énergie est demeurée produite à faible coût et capable de satisfaire une demande croissante (prolongeant le taux linéaire moyen de 0,15 Gtep/an précédemment établi) mais les prix de vente de l’énergie primaire sur les marchés ont connu quelques hausses rapides temporairement maintenues (sous l’effet de causes géopolitiques) généralement suivies, après un certain temps, par des retour à des prix bas. De telles variations s’effectuèrent parallèlement à des ralentissements et rebonds économiques corrélés, ainsi que le montre le graphe ci-dessous [3] :


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2. Après 2004, la production mondiale annuelle d’énergie dépassa un niveau au-delà duquel la civilisation industrielle perdit sa capacité de pouvoir satisfaire une demande fortement croissante (désormais tirée vers le haut par les nations dites « émergentes ». En conséquence, les prix de vente de l’énergie augmentèrent considérablement (cette fois-ci sous les effets combinés du jeu classique offre-demande et de la spéculation), ainsi que le montre le graphe ci-dessous, représentant l’évolution du prix du brut de 1999 à 2008 [4] :

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Au début, personne n’y prêta grande attention, de sorte que la croissance se poursuivit comme d’habitude, continuant sur sa lancée, avec l’aide de la dérégulation des marchés et la bénédiction de chefs d’états quelque peu inquiets de ces augmentations mais cependant ravis de constater que la croissance se poursuivait.
La grande différence entre le prix de vente élevé et le faible coût moyen de production généra d’énormes bénéfices. Une partie importante de ces bénéfices alimenta la croissance numérique de diverses populations, leur permettant d’acheter des biens de consommation et de soutenir ainsi la croissance économique. Une deuxième partie permit à de riches élites dirigeantes de créer et acquérir de nouveaux capitaux à rentabilité rapide. Une troisième partie fut investie dans des projets visant à produire de l’énergie coûteuse (renouvelables, sables asphaltiques, schistes bitumineux, pétrole profond), contribuant à soutenir la croissance de la production d’énergie.
Beaucoup d’autres projets furent entrepris, financés avec une forte proportion d’argent emprunté, sans que soient pris en compte les risques susceptibles de surgir soudainement sous l’effet de prix de l’énergie devenant très élevés et/ou d’une récession profonde s’installant subitement, créant de cette manière de gigantesques bulles financières susceptibles d’imploser [5] sous l’effet de dépréciations de capitaux, surendettement, faillites, projets avortés avant achèvement, etc.

3. Un fait nouveau se produisit en juillet 2008 : les cours du pétrole brut dépassèrent un certain seuil au-delà duquel un « retour de manivelle » inattendu fut déclenché.
Alors la demande énergétique et la consommation des ménages se réduisirent considérablement, provoquant une diminution forte et rapide de ces cours (en seulement quelques mois), abruptement diminuant la croissance dans certains pays et la renversant en contraction dans d’autres.
Par conséquent, du fait que les risques imprudemment négligés se concrétisèrent, de nombreuses bulles financières implosèrent [5] et une grande partie des valeurs capitalisées dans ces bulles disparurent. Un sévère resserrement de crédit succéda à une politique laxiste de prêts trop facilement accordés. Les marchés devinrent extrêmement volatiles et imprévisibles, obligeant les états à réagir contre les effets pervers d’un capitalisme débridé et prendre des mesures d’urgence afin d’éviter un effondrement prématuré du réseau financier global.

Il semble maintenant que la production mondiale annuelle d’énergie ne sera plus capable de se prolonger au taux linéaire moyen de 0,15 Gtep/an observé de 1945 à juillet 2008. La tendance moyenne qui suivra dessinera très probablement une courbe s’infléchissant vers le bas, passant par un sommet (Peak Energy) puis déclinant irrémédiablement, sous les effets combinés de la déplétion des ressources accessibles et exploitables à des coûts non prohibitifs [6], de la forte réduction de la capacité de créer toujours plus d’argent mis en circulation en créant toujours plus de dettes (à l’actif du réseau financier et au passif d’emprunteurs solvables) et de la forte réduction des capacités d’investissements, chacun de ces trois effets renforçant les deux autres.

Il est difficile d’évaluer si l’inflexion conduisant au sommet évoluera à l’échelle de temps des années ou à l’échelle de temps des mois, étant donné que cette évolution dépend en grande partie d’événements impondérables qui peuvent arriver ou ne pas arriver (contingence de l’histoire). Habitués depuis six décennies à résoudre les problèmes par la perpétuation de la croissance économique, les dirigeants du monde vont devenir de plus en plus impuissants [7] au fur et à mesure que la récession s’approfondit. Toutes sortes d’événements peuvent se déclencher et se précipiter sous l’effet de la combinaison
-> d’une part de révoltes sociales enracinées dans la désespérance et
-> d’autre part, de l’incompréhension générale du fait que des dirigeants désormais impuissants ne peuvent pas délivrer ce qu’ils n’ont pas.

Et il est impossible de prédire si l’effondrement systémique qui suivra ce sommet s’effectuera à l’échelle de temps des décennies ou à l’échelle de temps des années, car il dépend essentiellement des enchaînements impondérables qui se produiront au cours du déroulement du fil de notre histoire. Nous pouvons en effet entrevoir d’innombrables scénarios physiquement possibles, c’est-à-dire compatibles avec des réalités incontournables que beaucoup de nos contemporains (incluant apparemment les dirigeants du monde et la plupart des organismes d’information) préfèrent encore ignorer ou nier. Mais l’histoire (contingente) ne déroulera qu’un seul d’entre eux.

__________

Références et annotations :

[1] Biomasse exclue. Source des courbes : Manicore. Données : Schilling & Al. (1977), IEA (2002), Observatoire de l'Energie (1997). Reproduit par le magazine scientifique La Recherche (N° 415 – Janvier 2008 – cahier spécial, Objectif Terre). Mis à jour sur diverses pages WEB. Source du graphe : La montée en puissance de la civilisation industrielle.

[2] Les évolutions parallèles de la production annuelle d’énergie et de la population mondiale sont clairement mises en évidence sur le graphe « Energie et Population »

[3] Source du graphe : « What's the Real Cause of the Global Recession ? », par Jeff Rubin and Peter Buchanan.

[4] Source du graphe : « Crude Oil Prices from 1999 to 2008 ». Annotations par rapport à l’article « A Recent History of Oil Prices » (Chris Rhodes).

[5] J’entends souvent dire qu’une bulle financière éclate, mais il me paraît plus approprié de dire qu’elle implose. Selon ma propre représentation, une bulle financière est « maintenue sous pression » lorsque le montant total des capitaux qu’elle comptabilise augmente au cours du temps. Elle devient « en état de dépression » lorsque ce montant total décroît. Elle « implose » si de nombreuses valeurs de capitaux disparaissent (faillites) ou deviennent fortement dépréciées.

[6] Le caractère d’accessibilité et la capacité d’exploiter des ressources varient, dépendant de nombreux facteurs conjoncturels tels que les cours sur les marchés, des considérations géopolitiques, des considérations écologiques et probablement bien d’autres facteurs qui se révèleront dans l’avenir.

[7] Les modes de gouvernements du monde changeront-ils de nature lorsqu’il qu’il apparaîtra de plus en plus clairement qu’il n’est plus possible de perpétuer la croissance économique ? Il ne me paraît pas possible, actuellement, de lancer et entretenir un débat serein sur un tel sujet. Or il serait pourtant souhaitable d'y parvenir.