Exercice de style

De Oleowiki.

Voici une interview imaginaire de deux personnes ayant des points de vue exagérément optimiste et pessimiste quant au pic pétrolier.


Eric Laurent nous dit que la production des Etats-Unis est en bout de course et que le pétrole de la mer du Nord est quasiment tari. Qu'en est-il ?

  • C'est très exagéré. Il est vrai que la production des Etat-Unis a passé son pic depuis longtemps. C'était en 1973 environ, mais plus de 30 ans après la production est encore de plus de 8 millions de barils par jour. Pour vous donner une idée, c'est plus que ne consomment à eux tous la France, l'Espagne, le Royaume-Uni et l'Allemagne ! De même pour la mer du Nord : la Norvège est toujours parmi les premiers exportateurs mondiaux et pense pouvoir maintenir sa production au niveau actuel pendant plusieurs années encore. D'ailleurs, n'insister que sur ces pays est trompeur. De nombreux autres pays augmentent leur production régulièrement : Angola, Nigéria, Brésil, pays de l'ex-URSS bordant la mer Caspienne. La Russie est passée en quelques années de 6 millions de barils par jour à 9.5 Mb/j et sa production continue de croître. De plus les pays de l'OPEP limitent volontairement leur production avec leur système de quotas.
  • En effet, les Etat-Unis ont passé leur point maximal de production en 1971. Et depuis, le déclin a été irréversible, malgré des découvertes considérables en Alaska, leur puissance financière et l'utilisation des techniques les plus sophistiquées. La situation est encore pire dans la mer du Nord. La production britannique s'effondre à un rythme de plus de 10% par an et ce pays est sur le point de passer du statut d'exportateur à celui d'importateur de pétrole. De plus en plus, les grandes compagnies délaissent le secteur de la Mer du Nord. De façon plus générale, on constate que, d'année en année, la liste des pays ayant passé leur pic s'allonge et ce phénomène est inéluctable.

On dit que l'on consomme 6 fois plus de pétrole que l'on en découvre. N'est-ce pas inquiétant ?

  • Tout d'abord, ces chiffres sont largement exagérés : le rapport serait plutôt de 1 à 3. Mais il faut savoir de quoi l'on parle. Tout d'abord, il s'agit uniquement de pétrole conventionnel. De plus, dans ces chiffres ne sont pas pris en compte les réévaluations de réserves lorsque la connaissance des champs s'affine ou lorsque de nouvelles techniques permettent de récupérer plus de pétrole. D'autres sources comme le gaz naturel, nous aurons peut-être l'occasion d'en parler, compensent également ce déficit. Il serait plus juste de parler de barils-équivalent-pétrole. Le déséquilibre, s'il existe, est alors bien plus faible. Nous assistons enfin à une recrudescence des investissements et de l'exploration qui devrait assurer le renouvellement des réserves pendant longtemps encore.
  • Même si ces chiffres sont peut-être un peu exagérés, ils sont en effet extrêmement inquiétants. Il faut bien se rendre compte que ce n'est pas phénomène conjoncturel, c'est une tendance lourde. En 1960, nous découvrions 5 fois plus de pétrole que nous en consommions, en 1970, 2 fois plus, et ce rapport s'est inversé à la fin des années 1980. Les chiffres viennent d'être publiés pour 2005 et ressortent à 4.5 milliards de barils pour une consommation de 30 milliards. On comprend aisément que cette situation n'est pas tenable à long terme.

Il n'y aurait plus aucune découverte en Arabie Saoudite depuis 1967. Les réserves de l'Arabie Saoudite sont-elles surévaluées ?

  • Il faut bien comprendre que les champs exploités sont si vastes et si prolifiques que les Saoudiens n'ont pas éprouvé le besoin d'investir massivement dans l'exploration. Néanmoins, plus d'une soixantaine de découvertes ont été effectuées depuis 1967, par exemple le vaste ensemble de Shaybah. Ce pétrole commence à peine à être exploité. De plus, il reste encore de vastes territoires prometteurs inexplorés. L'augmentation du niveau des réserves dans la décennie 1980 était bien sûr en grande partie factice, afin de bénéficier de quotas et donc de revenus supérieurs. Mais rien ne permet de dire que ce pétrole n'existe pas. Par exemple, on sait maintenant, avec le recul, que les compagnies occidentales dans les années 1970 (dont celles qui géraient à l'époque le pétrole saoudien) sous-estimaient leurs réserves d'environ 30%.
  • Il serait plus exact de dire qu'aucune découverte significative n'a été faite en Arabie Saoudite depuis la fin des années soixante. Malgré une exploration intensive de la plupart des zones potentiellement intéressantes, les quelques dizaines de découvertes plus récentes sont totalement ridicules comparées aux super-géants découverts dans les années 1940 à 1960. Rendez-vous compte de ce que cela signifie : la production du plus grand pays producteur repose sur des champs qui ont en moyenne 50 ans et qui sont en déclin ou vont prochainement l'être ! Et il n'y a pas de relève. Les réévaluations de réserves des années 1980 sont bien sûr totalement artificielles. Ces barils de papier, comme on les appelle, représentent pour tout l'OPEP plus de 300 milliards de barils, plus du quart des réserves mondiales. Le mensonge commence à éclater. Le Koweït, qui avait doublé ses réserves en 1985, passant de 50 à 100 milliards de barils, commence à le reconnaître. Pire, ses réserves exactes seraient largement inférieures aux 50 milliards de 1985.

Qu'en est-il des réserves au niveau mondial ?

  • Elles sont énormes. L'Union des géologues américains les estime à 3000 milliards de barils de pétrole récupérable ! Pour mémoire, l'humanité en a consommé moins de 1000 en plus de 150 ans. Certains ont pu contester ces estimations comme très optimistes. Mais c'est surtout une question d'investissements. C'est un fait avéré que partout dans le monde où l'investissement nécessaire a été fait, les prévisions de découvertes de pétrole de l'union des géologues se sont réalisées. Il faut également savoir que lorsqu'on parle de réserves, il s'agit de réserves prouvées, c'est à dire du pétrole que l'on a 95% de chance de produire aux conditions de prix et de technologie actuels. Les réserves réelles sont donc bien supérieures puisqu'il faut ajouter les réserves probables - que l'on a 50% de chances de produire - et le pétrole que l'on pourra extraire avec de nouvelles technologies ou lorsque l'augmentation du prix du baril l'aura rendu rentable.
  • Il y a bien sûr encore du pétrole, mais on arrive sur une limite. Beaucoup d'experts pensent qu'il ne reste pas plus de pétrole que nous n'en avons déjà consommé, soit 1000 milliards de barils. Cela fait au total 2000 milliards de barils. Ce qui est stupéfiant, c'est que ces chiffres étaient déjà connus il y a 35 ans. La planète est maintenant bien mieux connue sur le plan géologique, les progrès technologiques ont été fulgurants, et l'estimation de ces réserves, appelées réserves ultimes, n'a pas varié ! Il n'y a pas eu de grande découverte depuis plus d'un quart de siècle. De plus, il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que le pétrole restant est plus difficile à extraire, de moins bonne qualité et considérablement plus coûteux que celui déjà extrait. Si vous pressez une éponge, le liquide coule d'abord abondamment facilement tandis que les dernières gouttes demandent un effort considérable.

Est-il vrai que les grandes compagnies pétrolières mentent sur leurs réserves ?

  • Cela a été beaucoup médiatisé, mais ces quelques cas isolés de la Shell et de Repsol ne sont pas significatifs. Il faut savoir que les réserves annoncées par les majors sont des données d'importance beaucoup plus financière que géologique. D'ailleurs les sociétés cotées aux Etats-Unis dont les grandes majors, minimisent systématiquement leur réserves pour une bonne raison : dans ce pays, elles sont en partie taxées sur leur niveau de réserves déclarées ! Mais la raison principale de ces révisions de réserves à la baisse est que les règles édictées par la SEC, l'organisme de contrôle américain, sont obsolètes. Elles prennent mal en compte les pétroles non conventionnels, l'évolution des prix et les nouvelles techniques d'exploitation. Par exemple, la Shell a été obligée de compter pour zéro une partie de ses réserves issue des sables asphaltiques du Canada. Mais ce n'est qu'une ligne sur un bilan : le pétrole est bien là.
  • Les grandes compagnies sont en effet aux abois car elles peinent de plus en plus à remplacer le pétrole qu'elles produisent. Mais il leur faut garder la confiance des investisseurs et assurer une visibilité satisfaisante en annonçant maintenir 10 ou 12 ans de réserves. Il serait facile d'ironiser car, malgré leur énormes bénéfices, et ce fait est peu connu, la production de la plupart des majors diminue. Plus la production diminue, plus il devrait être facile de la remplacer. Donc, la tentation de manipuler un peu les chiffres est forte. D'autres motifs sont moins avouables. Pendant longtemps, la Shell gonflait ses réserves au Nigéria car le bonus des dirigeants était indexé précisément sur le niveau des réserves. Vous observerez que, de plus en plus, les compagnies ne parlent plus en termes de barils de pétrole, mais en barils équivalent pétrole, ce qui permet en incluant le gaz naturel d'augmenter considérablement les chiffres. Leur tendance à inclure de plus en plus les réserves dites probables va dans le même sens.

On dit également que l'exploration n'est plus rentable parce que la valeur du pétrole découvert est inférieure aux investissements nécessaires pour le trouver ? Est-ce exact ?

  • Cela a pu être vrai pour certaines compagnies à une certaine époque, notamment lorsque le pétrole valait 20$ ou moins. C'est évidemment faux sur le long terme et certainement pas maintenant lorsque le baril est à 60$ ! De plus, une grande partie de la planète était interdite à l'exploration pour des raisons politiques et géolitiques et on comprend que chercher du pétrole sous la banquise soit peu rémunérateur. Mais cela change et de nombreux pays jusque là fermés à l'exploration entrouvrent leur porte : Lybie, pays du Golfe Persique, Mexique, pays africains. Les beaux jours de l'exploration pétrolière - et des bénéfices des grandes compagnies - sont loin d'être terminés.
  • C'est inquiétant, mais parfaitement compréhensible. Tout le pétrole facile à découvrir et à exploiter l'a déjà été. Il reste les zones difficiles d'accès ou dangereuses pour des raisons géopolitiques ou climatiques. Par exemple, parmi les dernières régions à explorer sont les zones polaires où les conditions sont, comme on l'imagine, terribles. L'autre dernière frontière est l'off-shore profond et on comprend aisément que forer à des milliers de mètres sous l'eau nécessite plus de moyens et d'énergie que de creuser un trou dans le sable et de voir jaillir le pétrole. Cette notion d'énergie nécessaire est capitale. Il faut bien comprendre que le jour se rapproche où il faudra plus d'énergie pour extraire le pétrole que celui-ci ne peut en fournir. A ce moment-là, c'est simple, le pétrole restera dans le sol.

L'explosion de la demande, notamment du fait des pays émergents (Chine, Inde) pourrait elle provoquer un déficit entre l'offre et la demande ?

  • La réalité des chiffres est tout autre. L'augmentation de la demande mondiale a été en 2005 d'1.2%, tout à fait dans moyenne des 20 dernières années. Même la demande de la Chine s'est considérablement assagie, les importations de brut augmentant de 1.5% environ en 2005. Cette tendance devrait se poursuivre dans les années à venir. De nombreux signes l'attestent : consommation étale en Europe, baisse des ventes de 4x4 aux Etats-Unis, baisse de la consommation dans de nombreux pays parmi les plus pauvres du fait du prix élevé du baril. La vérité est que l'on assiste même à une véritable surproduction sur les trois dernières années. Alors que la demande est largement satisfaite, les stocks sont à leurs plus hauts depuis 20 ans.
  • C'est une quasi-certitude. La Chine, dont la croissance économique oscille entre 8 et 10% par an voit de façon mécanique ses besoins de pétrole augmenter d'au moins 10% par an et souvent beaucoup plus. Par exemple, ses importations ont augmenté du chiffre extraordinaire de 34% entre le début 2006 et la période correspondante en 2005. Et il y a de la marge car les chinois utilisent 12 fois moins de pétrole par habitant que les Américains. L'aspiration de la Chine, ainsi que de l'Inde d'ailleurs, à rattraper leur retard sur l'Occident est légitime. Et leur détermination à le faire ne fait aucun doute. Même si l'offre de pétrole continue à croître pendant quelques années encore, ce dont je doute, jamais elle ne suffira à satisfaire l'appétit de ces pays.

Le pétrole est-il indispensable ? Penser que des secteurs aussi vitaux que l'alimentation ou la médecine pourraient être atteints est très angoissant.

  • J'ai entendu parler de pénurie de médicaments ou de prothèses chirurgicales. Faire courir de telles inepties est totalement irresponsable. Même en supposant qu'une pénurie de pétrole se produise, il est évident que le pétrole disponible serait réservé en priorité pour la pétrochimie et l'alimentation. L'usage des biocarburants produits sur place, comme d'ailleurs le demandent les agriculteurs depuis longtemps, permettra de faire fonctionner sans problème leurs machines agricoles. Les gisements d'économies de pétrole sont immenses. Il suffirait de conduire un peu moins vite ou d'isoler un peu mieux les logements, et ce ne sont que deux exemples parmi d'autres. De plus, la pétrochimie n'est pas vraiment dépendante du pétrole : toute source carbonée d'origine fossile ou renouvelable sous forme de biomasse est utilisable.
  • C'est la chose qui frappe lorsque l'on commence à s'intéresser à ce problème. Le pétrole est partout. La liste des objets ne comportant pas de pétrole dans sa composition ou utilisé lors de sa fabrication est considérablement plus courte que celle en comportant. Le cas de l'agriculture est encore plus saisissant, car le pétrole et le gaz naturel, dont la situation est d'ailleurs aussi précaire que celle du pétrole, intervient à tous les niveaux. On a pu dire que nous mangeons du pétrole. Lorsque le pétrole se fera plus rare et plus cher, les rendements diminueront et se posera sérieusement la question : la planète peut-elle nourrir 6 milliards, ou plus demain, d'êtres humains ? Ce n'est pas de la fiction car cette situation s'est déjà produite. Au début des années 1990, la Corée du Nord a été coupé de l'URSS, dont elle était dépendante pour son approvisionnement en énergie. Les machines agricoles sont devenues inutilisables et, en quelques années, la famine a tué des millions de personnes.

En conclusion, faut-il craindre ce fameux pic de production de pétrole ?

  • C'est un faux problème. Ce qui nous importe, c'est de disposer de l'énergie qui nous est nécessaire. Je me moque totalement de la provenance de l'essence que je mets dans le réservoir de ma voiture. Une partie non négligeable de nos produits pétroliers provient en fait de gaz transformé en carburant liquide sur les lieux de production ; et les réserves de gaz naturel sont énormes au Qatar, en Iran, en Algérie, en Russie... De plus en plus, notre essence provient aussi de pétroles dits "non-conventionnel" provenant de puits en eau très profonde ou des sables bitumineux du Canada. On sait faire du carburant de synthèse avec du charbon dont les réserves sont également gigantesques. Et il y a aussi les biocarburants qui commencent à se substituer en partie à l'essence aux Etat-Unis, en Europe et sur une vaste échelle au Brésil. Reportons-nous 35 ans en arrière. Savez-vous que le type de pétrole que l'on savait extraire à l'époque a probablement passé son pic depuis longtemps, sans aucune conséquence visible et sans même que quiconque s'en aperçoive ? Même si le pic du pétrole considéré actuellement comme conventionnel se produisait lors de la prochaine décennie - et j'en doute fortement -, il passera complètement inaperçu.
  • Certainement ! Le pic signifie qu'à partir du moment donné, quelques soient nos besoins et nos efforts, la production diminuera inéluctablement, peut-être même de façon très brutale. Or notre société industrielle, notre civilisation même repose sur la notion de croissance. Or, depuis 150 ans, le pétrole est le moteur de plus en plus indispensable de cette croissance. Le pic produira un bouleversement total auquel nous ne sommes absolument pas préparés. Les plus pessimistes pensent que le pic se produit en ce moment. Mais il faut savoir que, même s'il ne se survient que dans 10 ans, nous ne disposons pas de tout ce temps. Les ennuis graves surviendront bien avant, dès l'offre ne répondra plus à la demande, et c'est sans doute pour très bientôt. Je suis très pessimiste.

Exercice de style conçu par Devenson publié le 24 Mars 2006 sur le forum Oléocène