Point de vue de l'IFP

De Oleowiki.

Ce qui suit est une prise de notes effectuée durant la conférence-débat : pics pétrolier et gazier : conséquences et enjeux qui s'est tenue dans les locaux de l'Institut Français du Pétrole (IFP) le 11 mai 2006, et organisée conjointement avec l'Association des Techniciens et Professionnels du Pétrole (AFTP) et le Conseil Français de l'Energie. Les commentaires sont indiqués entre crochets. Ces notes ont été initalement postées sur un fil du forum Oléocène

Les supports de présentation peuvent être téléchargés sur le site de l'IFP.

Les termes de jargon pétrolier sont explicités dans le glossaire Oléocène.


Il y avait entre 50 et 80 personnes présentes à cette conférence, de toutes origines : beaucoup de cadres de l'IFP, des banquiers (Société Générale), des retraités du secteur pétrolier, des étudiants de l'Ecole du Pétrole et Moteurs, des politiques (au moins Yves Cochet)...

Il y eut trois exposés : celui d' Yves Mathieu (YM), ingénieur de recherche de l'IFP, sur l'état des réserves (qui était implicitement le point de vue de l'IFP), celui de Pierre-René Bauquis (PRB) sur son "point de vue personnel" (il ne parlait pas au nom de TOTAL mais au nom d'ASPO-France) et celui de Bertrand Chateau (BC), PDG d'EnerData, sur les différents modèles énergétiques à long terme.


Avant ces différents exposés, Olivier Appert (OA), Président de l'IFP, a fait une petite intro qui détonait de ses discours précédents. Quelques quasi-citations :

  • "l'IFP est traditionnellement parmi les optimistes car notre métier c'est la technologie" (surprenante prise de recul)
  • "Le pic ne surviendra peut-être pas par manque de réserves, mais par manque d'investissements sur toute la chaîne"
  • "Il surviendra peut-être même dès cette année en produits pétroliers"
  • "Il n'y a plus assez de marge de manoeuvre, si la situation s'envenime en Iran ce sera critique"
  • "Les débats sur les conséquences du pic pétrolier sont très actuels"


Sommaire

Yves MATHIEU - les réserves... et les scénarios de pic

Sur les réserves pétrolières, YM classe l'ASPO et ses 2040 Gb dans les pessimistes, tandis que les plus optimistes affichent 5500 Gb. Pour lui, l'écart est dans ce qu'il appelle "le pétrole hi-tech" (on peut arriver à l'extraire, mais avec d'énormes efforts technologiques coûteux). les hypothèses de l'IFP sur le reste à extraire liquide conventionnel sont entre 1070 et 1250 Gb, selon qu'on intègre ou non les sables bitumineux (tar sands) canadiens (ASPO : 878 Gb - l'IFP se range donc en fait dans le clan pessimiste)

Scénarios pic pétrolier : sur des estimations IFP relative à 97 pays, l'IFP pense qu'un premier pic va apparaître sur la période 2006-2009 à 90 Mb/jour. Si les investissements se lançaient enfin au rythme adéquat pour aller cherche ce fameux "pétrole hi-tech", on remonterait après 2009 (maximum local) jusqu'en 2020-2028. En 2028, c'est le début du déclin géologique saoudien et là, ça s'effondre vraiment gravement. Comme personne n'a vraiment investi, nous partons vers un plateau ondulé de maintenant à 2028. Dans l'hypothèse où les réserves annoncées par l'OPEP étaient justes, en fait ça ne change pas grand-chose : pic local en 2010 seulement, légère baisse puis ça repart jusqu'en 2028 à 100 Mb/j maximum maximorum

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En se basant sur une décomposition du baril en produits pétroliers (essence 46%, gazole/fioul 22%, jet fuel 10%, pétrochimie 15%) et une croissance de 2,5% par an du parc mondial de voitures... Si on ne fait rien, il faut que les voitures consomment 30% de moins en 2015 pour que ça passe. (15% seulement si on investit dans le pétrole hi-tech). Autrement dit, de 2009 à potentiellement 2028 on va connaître une tension extrêmement forte sur les carburants, car même avec du pétrole hi-tech y aura plus assez de carburants pour tout le monde !!!

En gaz, la question est moins fouillée et les estimations plus optimistes. Scénarios pic gazier : selon la croissance de la consommation, pic en 2025 (si croissance de +2% par an) ou 2020 (si +3%) [ce qui est inférieur à la prévision ASPO (2045)]

OA conclut par la question géopolitique, en rappelant la définition d'un pétrolier illustre dont je n'ai pas pu noter le nom : "un choc pétrolier, c'est une tension sur les approvisionnements plus une crise majeure au Moyen-Orient".. Et il conclut : "Quand on sait que l'Irak connaît un début de guerre civile, que l'Iran connait un début de guerre nucléaire, et que l'Arabie Saoudite considère comme plus que probable des attentats terroristes contre ses installations-clés..."

Pierre-René BAUQUIS - "point de vue personnel"

PRB est globalement d'accord avec les estimations IFP - mais qu'il trouve un peu légères et optimistes sur la question du gaz, notamment dans la confiance démesurée accordée au potentiel des hydrates de méthanes "et de ce qu'il y a en-dessous".

Il paraphrase à ce sujet un autre pétrolier illustre qui parlait de la fusion nucléaire : "les hydrates de méthanes, c'est une solution d'avenir... et qui le restera".

OA, ayant essayé de positiver la fin de la prez d'Y. Mathieu par un "bon, y a ptet plein de pétrole qu'on ne pouvait pas inclure dans les réserves quand le baril était à $20", se fait botter en touche : pour PRB, les réserves sont faiblement élastiques au prix, excepté les réserves en trucs bitumineux qui, tels les gisements des autres matières premières, s'estiment avec la "teneur de coupure" : le pétrole, c'est tout ou rien, soit il y en a (et ça coûtera un certain prix pour le chercher), soit il n'y en a pas.

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PRB prévoit depuis 1999 un pic en 2020 à 5 ans près (à conditions géopolitiques inchangées), avec un maximum à 100 mb/j plus ou moins 5, et pour un prix stabilisé à 100 dollars de 2000 plus ou moins 20 [soit $140 actuels plus ou moins 30]... après quelques forts soubresauts : contre-choc sur 2007-2008 ($20 ?) puis bouffées à $200 entre 2015 et 2025, puis retour à $100.

PRB s'appuie apparemment sur la base de données IHS (bien meilleure que celle d'Oil & Gas Journal) qui est tellement chère que seuls 2 acteurs peuvent se l'offrir en France. Son scénario repose quand même sur des hypothèses de croissance assez surprenantes, car il envisage une forte progression d'ici 2020 de l'Arabie Saoudite, de l'Iran, de l'Irak et de l'ex-URSS [montée en puissance du Kazakhstan ?]. PRB cite également une modélisation mathématique faite par MM. Paul Alba et Olivier Rech (publiée dans la Revue de l'Energie n° 561 et présentée au séminaire Berlin 2004 de l'ASPO) qui donne un pic pour 2005 (pessimiste), 2012 (médian) et 2020 (optimiste).

Il donne pour finir sa vision de la voiture du futur : en 2100, le pétrole manquant sera fourni par les biocarburants 2G et SURTOUT par des hydrocarbures de synthèse produits en associant de la biomasse avec de l'hydrogène. Mais d'où vient cet hydrogène, Mère-Grand ? Mais du NUCLEAIRE mon enfant.

Pour PRB, "60% des transports en 2100 sera alimenté plus ou moins directement par le nucléaire. Vous n'avez pas l'air d'accord avec moi, Monsieur Cochet ?" apostrophe-t-il.

Bertrand CHATEAU, président d'EnerData - Quels nouveaux paradigmes énergétiques ?

Autrement dit, quel modèle de société après le pic ?

BC s'appuie intensément sur des données provenant de http://www.VLEEM.org (Very Long Term Energy Environment Model). Le principe consiste à prolonger en tendanciel jusqu'en 2100 un certain nombre de paramètres fondamentaux de nos sociétés : démographie stable voire déclinante, vieillissement, multiplication par 2 du nombre des ménages, accroissement du temps dédié aux loisirs et à la formation au détriment du temps passé à travailler et à se nourrir. Le résultat de ce mode de vie est un besoin énergétique par tête 2100 égal à 2,5 fois l'actuel. Un chiffre étonnant au passage : aux USA, 27% de l'énergie actuellement consommée sert à fabriquer, transporter, conditionner et chauffer/refroidir la nourriture. A partir de cette prospective, il y a 3 modèles énergétiques extrêmes possibles ("paradigmes"), sachant que, dans tous les cas, l'efficacité énergétique doit encore être fortement améliorée, ce qui est accessible. Par exemple, en généralisant des approches comme la maison passive, on peut répondre à une augmentation de 40% des besoins européens avec 20% d'énergie "commerciale" en moins :

  • paradigme fossile : le développement du charbon. Les voitures sont toutes hybrides mais on continue à développer l'avion à fond, y compris sur les courtes distances. La séquestration généralisée du C02 est un prérequis pour traiter le problème du réchauffement climatique.
  • paradigme nucléaire : le nucléaire fournit 60% de l'énergie primaire en 2100. les voitures sont électriques, dédiées à des usages précis [type la voiture de sceptique] le TGV a supplanté les avions court-courrier mais l'avion subsiste sur les longues distances. Prérequis : disponibilité d'énormes quantités de capitaux, solutions au problème des déchets, nucléaire 4G opérationnel [Yves Cochet quitte son siège à ce moment, apparemment excédé - dommage car c'est la suite le plus intéressant]
  • paradigme renouvelable : "le seul acceptable si on ne parvient ni à séquestrer le CO2 ni à surmonter les défis du nucléaire" . Suppose de nouveaux systèmes de transport électriques (le Global Link, une sorte d'Internet de l'électricité capable de collecter, distribuer et stocker les productions aléatoires et décentralisées solaire/éolien ; des "réseaux locaux" de quartier permettant de traiter les problèmes d'intermittence). Conséquences fortes sur le mode de vie (on doit troquer la vitesse pour la proximité, les vacances aux Bahamas pour la Bretagne), voitures thermiques, hybrides et électriques, TGV sur les courtes distances, avion sur les longues.

En conclusion : le problème est sur le long terme mais les décisions sont à prendre sur le court terme, décisions à prendre par des politiques qui doivent avoir le courage des choix désagréables/peu populaires ; il faut fare attention à l'approche "la technologie résout les problèmes" car elle en crée d'autres via la modification des comportements. Et enfin, la transformation sous-jacente des modes de vie est profonde, il faudra au moins une génération pour y parvenir et donc traiter la question par l'éducation, à l'école et non par de simples campagnes de communication.

En terme de priorités R&D, il faut intensifier les efforts sur :

  • les bâtiments très basse consommation d'énergie
  • les systèmes combinés électricité/hydrogène
  • le transport de l'électricité sur de très longues distances et son stockage
  • les biotechnologies, moins gourmandes en énergie que la chimie classique

Questions-réponses

Vous ne traitez pas assez la question des prix ! En ce moment l'offre baisse alors que le prix du baril monte... (Bruno Weymuller, Directeur Stratégie et Evaluation des Risques, Total)

  • YM : le baril va continuer de monter puisque les capacités sont saturées, mais le baril va s'arrêter vers $100 car on fera les économies qu'il faut pour coller à la demande
  • PRB : avec la disparition des cartels (l'OPEP étant le dernier), le prix se stabilisera après le pic (soit 2020 pour lui) mais avant il y aura de fortes oscillations

[Note : en communiquant fortement sur un "nouveau prix d'équilibre" à $100, l'IFP espère peut-être que les compagnies pétrolières vont cesser d'utiliser $30 comme base pour leurs études de rentabilité des investissements]

Que pensez-vous de l'article récent d'Oil & Gas Journal sur la courbe de Hubbert ? (une journaliste d'O&GJ - apparemment, l'article réfute le modèle de Hubbert)

  • YM (condescendant) : la courbe marche pour un pays, mais pas pour un gisement. Elle est également inutilisable pour estimer précisément la fin du déclin.
  • PRB (narquois) : O&GJ publiait de très bons articles, notamment sur le PO, il y a quelques années

Et les hydrocarbures à partir du charbon ?

  • OA : le conseil d'administration de l'IFP a examiné il y a un mois la question du XtL (CtL, GtL, BtL)...

[vite une autre question !]

Est-ce que le pic arrêtera la mondialisation ?

  • Non !!!

Vous confirmez que le plateau commence en 2006-2009 et qu'il y aura 15 à 30% d'essence disponible en moins en 2015 ?

  • YM : oui, c'est dû à la chute de la production non-OPEP, que l'OPEP ne peut plus compenser car ses installations sont au taquet...
  • OA : ... volontairement. Quelqu'un de l'ARAMCO [compagnie nationale saoudienne] m'a récemment déclaré "pourquoi investir plus pour des gens - les Etats-Unis - qui ne nous aiment pas ?". Et la Russie plafonne depuis l'année dernière... toujours à cause du manque d'investissement, comme en 1980.

Sur le gaz, les exposés sont soit optimiste soit pessimiste...

  • OA : oui, il faudra qu'on organise bientôt une nouvelle conférence dédiée au pic gazier
  • PRB : le problème du pic gazier, c'est qu'il y a moins de signes avant-coureurs. Le pic gazier US a été atteint entre 2000 et 2002 et on s'en est aperçu après. Il n'y a pas de chute brutale à l'échelle d'un tel pays car il y a un grand nombre de gisements.
  • Sur la question des tar sands, je veux souligner que ce n'est pas les prix élevés qui ont "déverrouillé" cette opportunité, mais les percées technologiques.

Que pensez-vous de l'analyse de Matt Simmons concernant l'Arabie Saoudite ? (quelqu'un de la Société Générale)

  • YM : Les réserves ARAMCO étaient probablement sous-évaluées avant le "redressement" de 170 à 250 Gb. Cela était dû au fait que les réserves avaient initialement été évaluées de façon prudente par les Américains. De toute façon, le pic de 2028 ne bouge pas : si les réserves sont au niveau déclaré, il sera aplati, sinon il sera pointu.
  • OA : Ghawar a encore énormément de potentiel, on n'en exploite qu'une partie. l'Arabie Saoudite est passé de 30 à 100 rigs alors que les USA en ont des milliers...

Y a-t-il corrélation entre le prix du pétrole et le prix du gaz ?

  • OA : cf nos fiches Panorama 2006 !
  • OA : il s'agit là d'une élucubration de la Commission Européenne ; aux USA, il n'y a pas de lien contractuel mais des liens subsistent car il y a des effets de substitution... pour l'instant


Olivier APPERT - Conclusion

Les pays producteurs ne calculent pas leur prix cible du pétrole en ajoutant une marge au prix de revient, mais en regardant pour quelle valeur minimale ils maintiennent en trajectoire toute leur économie. Ainsi, l'Arabie Saoudite, pour équilibrer ses comptes malgré sa démographie galopante, doit vendre son pétrole à bien plus de $20

Il faut qu'on aille plus loin sur la question du pic gazier.

Il faut maintenant considérer les alternatives au pétrole : le plateau est la réalité.

Les diaporamas de cette journée de conférences sont téléchargeables sur le site de l'Institut Français du Pétrole. Voici le lien direct. Si le lien devait changer, cherchez la conférence-débat « Les pics pétrolier et gazier : conséquences et enjeux » (11 mai 2006).