Vive la récession !:)
Publié : 06 févr. 2008, 22:01
Jusqu’où la croissance doit-elle se poursuivre ? Pour George Monbiot, « nous
avons d’ores et déjà atteint le point où il faut logiquement s’arrêter. »
Par George Monbiot, The Guardian, 9 octobre 2007 - extraits
Si vous êtes sensible, je vous conseille de tourner la page. Je m’apprête à
briser le dernier tabou universel ; j’espère que la récession prédite par
certains économistes se matérialisera. Je reconnais que la récession est
quelque chose de douloureux. Comme tout le monde, je suis conscient qu’elle
ferait perdre à certains leurs emplois et leurs logements. Je ne nie pas ces
conséquences ni les souffrances qu’elles infligent, mais je rétorquerai
qu’elles sont le produit parfaitement évitable d’une économie conçue pour
maximiser la croissance, et non le bien-être. Ce dont j’aimerais vous faire
prendre conscience est bien moins souvent évoqué : c’est que, au-delà d’un
certain point, la souffrance est également le fruit de la croissance
économique.
Le changement climatique ne provoque pas seulement un déclin du bien-être :
passé une certaine limite, il le fait disparaître. En d’autres termes, il
menace la vie de centaines de millions de personnes. Quels que soient leurs
efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, les
gouvernements se heurtent à la croissance économique. Si la consommation
d’énergie s’accroît moins vite à mesure qu’une économie arrive à maturité,
aucun pays n’a encore réussi à la réduire tout en augmentant son produit
intérieur brut. Au Royaume-Uni, les émissions de dioxyde de carbone sont
plus élevées qu’en 1997, en raison notamment des soixante trimestres de
croissance consécutifs dont ne cesse de se vanter [le Premier ministre]
Gordon Brown. Une récession dans les pays riches représenterait sans doute
le seul espoir de gagner du temps afin d’empêcher le changement climatique
de devenir incontrôlable.
L’énorme amélioration du bien-être des humains dans tous les domaines -
logement, nutrition, hygiène, médecine - depuis deux cents ans a été rendue
possible par la croissance économique, ainsi que par l’éducation, la
consommation, l’innovation et le pouvoir politique qu’elle a permis. Mais
jusqu’où doit-elle aller ? Autrement dit, à quel moment les gouvernements
décident-ils que les coûts marginaux de la croissance dépassent les
bénéfices marginaux ? La plupart n’ont pas de réponse à cette question. La
croissance doit se poursuivre, pour le meilleur et pour le pire. Il me
semble que, dans les pays riches, nous avons d’ores et déjà atteint le point
où il faut logiquement s’arrêter.
Je vis actuellement dans l’un des endroits les plus pauvres du Royaume-Uni.
Ici, les adolescents dépensent beaucoup d’argent chez le coiffeur, ils
s’habillent à la dernière mode et sont équipés d’un téléphone portable. La
plupart de ceux qui sont en âge de conduire possèdent une voiture, qu’ils
utilisent tout le temps et bousillent en quelques semaines. Leur budget
essence doit être astronomique. Ils sont libérés de la terrible pauvreté
dont ont souffert leurs grands-parents ; nous devrions nous en féliciter et
ne jamais l’oublier. Mais, à une exception majeure - le logement, dont le
prix est surévalué -, qui osera prétendre qu’il est impossible de satisfaire
les besoins fondamentaux de tous dans les pays riches ?
Les gouvernements adorent la croissance parce qu’elle les dispense de
s’attaquer aux inégalités. Comme Henry Wallich, un ancien gouverneur de la
Réserve fédérale américaine [de 1974 à 1986], l’a un jour fait remarquer en
défendant le modèle économique actuel, “la croissance est un substitut à
l’égalité des revenus. Tant qu’il y a de la croissance, il y a de l’espoir,
et cela rend tolérables les grands écarts de revenus.” La croissance est un
sédatif politique qui étouffe la contestation, permet aux gouvernements
d’éviter l’affrontement avec les riches, empêche de bâtir une économie juste
et durable. La croissance a permis la stratification sociale que même le
Daily Mail [quotidien conservateur] déplore aujourd’hui.
Existe-t-il quelque chose que l’on pourrait raisonnablement définir comme
relevant du bien-être et que les riches n’ont pas encore ? Il y a trois
mois, le Financial Times a publié un article sur la façon dont les grands
magasins s’efforcent de satisfaire “le client qui est vraiment arrivé”. Mais
son sujet implicite est que personne n’“arrive”, car la destination ne cesse
de changer. Le problème, explique un cadre de Chanel, est que le luxe s’est
“surdémocratisé”. Les riches doivent donc dépenser de plus en plus pour
sortir du lot : aux Etats-Unis, le marché des biens et services destinés à
les y aider pèse près de 1 000 milliards d’euros par an. Si vous voulez être
certain que l’on ne peut vous confondre avec un être inférieur, vous pouvez
désormais acheter des casseroles en or et diamants chez Harrod’s.
Sans aucune ironie délibérée, l’article était accompagné de la photo d’un
cercueil. Il s’agit d’une réplique de celui de lord Nelson, fabriquée avec
du bois provenant du bateau sur lequel il est mort, que l’on peut s’offrir
pour un prix faramineux dans la nouvelle section du grand magasin Selfridges
dédiée à l’hyperluxe. Sacrifier sa santé et son bonheur pour pouvoir se
payer cette horreur témoigne certainement d’un trouble mental grave.
N’est-il pas temps de reconnaître que nous avons touché la Terre promise et
que nous devrions chercher à y rester ? Pourquoi voudrions-nous la quitter
pour explorer un désert souillé par une frénésie de consommation suivie d’un
effondrement écologique ?
Pour les gouvernements du monde riche, la politique raisonnable à mener
désormais n’est-elle pas de maintenir des taux de croissance aussi proches
de zéro que possible ? Mais, parce que le discours politique est contrôlé
par des gens pour qui l’accumulation d’argent est la principale finalité,
une telle politique semble impossible. Aussi désagréable qu’elle soit, il
est difficile d’imaginer ce qui, à part une récession accidentelle, pourrait
empêcher la croissance économique de nous expulser du pays de Canaan pour
nous expédier dans le désert.
_____
avons d’ores et déjà atteint le point où il faut logiquement s’arrêter. »
Par George Monbiot, The Guardian, 9 octobre 2007 - extraits
Si vous êtes sensible, je vous conseille de tourner la page. Je m’apprête à
briser le dernier tabou universel ; j’espère que la récession prédite par
certains économistes se matérialisera. Je reconnais que la récession est
quelque chose de douloureux. Comme tout le monde, je suis conscient qu’elle
ferait perdre à certains leurs emplois et leurs logements. Je ne nie pas ces
conséquences ni les souffrances qu’elles infligent, mais je rétorquerai
qu’elles sont le produit parfaitement évitable d’une économie conçue pour
maximiser la croissance, et non le bien-être. Ce dont j’aimerais vous faire
prendre conscience est bien moins souvent évoqué : c’est que, au-delà d’un
certain point, la souffrance est également le fruit de la croissance
économique.
Le changement climatique ne provoque pas seulement un déclin du bien-être :
passé une certaine limite, il le fait disparaître. En d’autres termes, il
menace la vie de centaines de millions de personnes. Quels que soient leurs
efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, les
gouvernements se heurtent à la croissance économique. Si la consommation
d’énergie s’accroît moins vite à mesure qu’une économie arrive à maturité,
aucun pays n’a encore réussi à la réduire tout en augmentant son produit
intérieur brut. Au Royaume-Uni, les émissions de dioxyde de carbone sont
plus élevées qu’en 1997, en raison notamment des soixante trimestres de
croissance consécutifs dont ne cesse de se vanter [le Premier ministre]
Gordon Brown. Une récession dans les pays riches représenterait sans doute
le seul espoir de gagner du temps afin d’empêcher le changement climatique
de devenir incontrôlable.
L’énorme amélioration du bien-être des humains dans tous les domaines -
logement, nutrition, hygiène, médecine - depuis deux cents ans a été rendue
possible par la croissance économique, ainsi que par l’éducation, la
consommation, l’innovation et le pouvoir politique qu’elle a permis. Mais
jusqu’où doit-elle aller ? Autrement dit, à quel moment les gouvernements
décident-ils que les coûts marginaux de la croissance dépassent les
bénéfices marginaux ? La plupart n’ont pas de réponse à cette question. La
croissance doit se poursuivre, pour le meilleur et pour le pire. Il me
semble que, dans les pays riches, nous avons d’ores et déjà atteint le point
où il faut logiquement s’arrêter.
Je vis actuellement dans l’un des endroits les plus pauvres du Royaume-Uni.
Ici, les adolescents dépensent beaucoup d’argent chez le coiffeur, ils
s’habillent à la dernière mode et sont équipés d’un téléphone portable. La
plupart de ceux qui sont en âge de conduire possèdent une voiture, qu’ils
utilisent tout le temps et bousillent en quelques semaines. Leur budget
essence doit être astronomique. Ils sont libérés de la terrible pauvreté
dont ont souffert leurs grands-parents ; nous devrions nous en féliciter et
ne jamais l’oublier. Mais, à une exception majeure - le logement, dont le
prix est surévalué -, qui osera prétendre qu’il est impossible de satisfaire
les besoins fondamentaux de tous dans les pays riches ?
Les gouvernements adorent la croissance parce qu’elle les dispense de
s’attaquer aux inégalités. Comme Henry Wallich, un ancien gouverneur de la
Réserve fédérale américaine [de 1974 à 1986], l’a un jour fait remarquer en
défendant le modèle économique actuel, “la croissance est un substitut à
l’égalité des revenus. Tant qu’il y a de la croissance, il y a de l’espoir,
et cela rend tolérables les grands écarts de revenus.” La croissance est un
sédatif politique qui étouffe la contestation, permet aux gouvernements
d’éviter l’affrontement avec les riches, empêche de bâtir une économie juste
et durable. La croissance a permis la stratification sociale que même le
Daily Mail [quotidien conservateur] déplore aujourd’hui.
Existe-t-il quelque chose que l’on pourrait raisonnablement définir comme
relevant du bien-être et que les riches n’ont pas encore ? Il y a trois
mois, le Financial Times a publié un article sur la façon dont les grands
magasins s’efforcent de satisfaire “le client qui est vraiment arrivé”. Mais
son sujet implicite est que personne n’“arrive”, car la destination ne cesse
de changer. Le problème, explique un cadre de Chanel, est que le luxe s’est
“surdémocratisé”. Les riches doivent donc dépenser de plus en plus pour
sortir du lot : aux Etats-Unis, le marché des biens et services destinés à
les y aider pèse près de 1 000 milliards d’euros par an. Si vous voulez être
certain que l’on ne peut vous confondre avec un être inférieur, vous pouvez
désormais acheter des casseroles en or et diamants chez Harrod’s.
Sans aucune ironie délibérée, l’article était accompagné de la photo d’un
cercueil. Il s’agit d’une réplique de celui de lord Nelson, fabriquée avec
du bois provenant du bateau sur lequel il est mort, que l’on peut s’offrir
pour un prix faramineux dans la nouvelle section du grand magasin Selfridges
dédiée à l’hyperluxe. Sacrifier sa santé et son bonheur pour pouvoir se
payer cette horreur témoigne certainement d’un trouble mental grave.
N’est-il pas temps de reconnaître que nous avons touché la Terre promise et
que nous devrions chercher à y rester ? Pourquoi voudrions-nous la quitter
pour explorer un désert souillé par une frénésie de consommation suivie d’un
effondrement écologique ?
Pour les gouvernements du monde riche, la politique raisonnable à mener
désormais n’est-elle pas de maintenir des taux de croissance aussi proches
de zéro que possible ? Mais, parce que le discours politique est contrôlé
par des gens pour qui l’accumulation d’argent est la principale finalité,
une telle politique semble impossible. Aussi désagréable qu’elle soit, il
est difficile d’imaginer ce qui, à part une récession accidentelle, pourrait
empêcher la croissance économique de nous expulser du pays de Canaan pour
nous expédier dans le désert.
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