Baisse historiquement longue du prix du pétrole, signe d’une économie en berne
Le prix du brut a connu une décrue historiquement longue depuis le début du mois de mai, dans le sillage du ralentissement économique mondial. Un rebond pourrait survenir à court terme.
Six semaines négatives d’affilée: le prix du pétrole WTI (West Texas Intermediate) vient d’enregistrer sa plus longue série de baisses hebdomadaires depuis plus de 13 ans. Vendredi soir, le baril de "light sweet crude", le brut léger américain, se traitait à 82,5 dollars le baril sur le Nymex, le New York Mercantile Exchange, marché où se traitent les contrats à terme sur le pétrole. Le cours de l’or noir américain a donc reculé de 0,9% en cinq séances, après des baisses de 8,4%, 0,7%, 4,8%, 2,4% et 6,1% lors des semaines précédentes.
Il faut remonter au mois de décembre 1998 pour trouver une aussi longue série de semaines baissières du prix du brut texan. À l’époque, le cours du baril était passé de 14,42 à 10,79 dollars, en six semaines également. Des prix qui laissent rêveur face aux 105 dollars le baril atteints juste avant la longue suite de baisses hebdomadaires que le marché vient d’enregistrer.
Cette glissade des cours pétroliers illustre le pessimisme des opérateurs du marché à terme au sujet de la croissance économique mondiale. Les investisseurs actifs sur le pétrole anticipent un ralentissement des deux premières économies mondiales, les Etats-Unis et la Chine, ce qui devrait provoquer une réduction de la demande de carburants. Simultanément, l’offre de pétrole devrait rester soutenue, voire augmenter légèrement, ce qui pourrait aboutir à une offre excédentaire par rapport à la demande en fin d’année, selon les prévisions de la banque d’investissement Morgan Stanley. "Si la production de l’Opep (l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, ndlr) continue aux niveaux actuels, les stocks pourraient augmenter au-delà de la normale durant le troisième trimestre et l’offre pourrait surpasser la demande en 2012", indique Morgan Stanley dans une note d’analyse publiée lundi dernier.
Mais la principale cause du recul de plus de 20% du prix du baril ces dernières semaines, c’est la menace que la crise de la zone euro fait planer sur l’ensemble de l’économie mondiale. "Finalement, la profondeur de la crise de l’euro est en train d’apparaître", analyse Christopher Bellew, courtier chez Jefferies, cité par l’agence Bloomberg. "L’état désespéré dans lequel l’Europe se trouve va conduire à des prix pétroliers sensiblement bas à court terme."
Morgan Stanley entrevoit une diminution de la demande pétrolière de l’Europe de 352.000 barils par jour (b/j) en 2012, ce qui impliquerait une consommation européenne de 13,9 millions b/j cette année, contre 14,3 millions en 2011 et 14,6 millions en 2010. Mais la banque d’affaires estime que les conséquences de la crise se feront sentir jusqu’en Amérique du nord, où la demande de 23,5 millions b/j de 2011 devrait être ramenée à 23 millions en 2012.
Le ralentissement semble devoir affecter la Chine également (lire aussi en page 22). Toujours selon les chiffres de Morgan Stanley, après avoir augmenté d’un million de barils par jour en 2010, la demande pétrolière chinoise s’est contentée de progresser de 0,5 million b/j l’an dernier et ne devrait pas faire mieux cette année. "La demande visible de la Chine a augmenté de seulement 10.000 b/j en rythme annuel en avril, malgré le coup de pouce de nouvelles raffineries entrant en activité", indique la banque. "De plus, la croissance des importations de brut a ralenti à 180.000 b/j en rythme annuel, contre une moyenne de 537.000 b/j au premier trimestre."
La récente baisse des prix pétroliers doit également beaucoup à l’influence du marché des changes. L’aversion au risque a conduit les investisseurs à privilégier le dollar. Depuis le début du mois de mai, le billet vert s’est renforcé face à toutes les grandes devises mondiales, à l’exception du yen. Mais la devise japonaise a gagné moins de 1% face à la monnaie américaine. La force du dollar rend le pétrole, libellé dans cette devise, plus cher pour ceux dont les revenus sont payés dans d’autres monnaies, ce qui affecte la demande d’or noir et pèse sur son prix.
La croissance de l’exploitation du gaz de schiste aux Etats-Unis intervient également. La première économie mondiale augmente progressivement le recours à cette nouvelle ressource, ce qui devrait lui permettre d’importer moins de pétrole. Cette stratégie est susceptible de réduire davantage la demande pétrolière. Par contre, au Japon, la consommation de pétrole devrait augmenter cette année. Mais, avertit Morgan Stanley, c’est parce que la troisième économie mondiale avait connu un fort ralentissement en 2011 à cause du tsunami.
Un autre facteur est propice à la détente des prix pétroliers: les tensions géopolitiques se sont quelque peu apaisées par rapport au début de l’année. À l’époque, le ton était monté entre les Etats-Unis et l’Iran, ce dernier ayant menacé de bloquer les exportations pétrolières transitant par le détroit d’Ormuz. Le problème n’est pas réglé mais les tensions sont moins vives et un oléoduc permettant d’éviter le passage par le détroit est sur le point d’entrer en fonction.
Les prix du pétrole rebondiront-ils bientôt? Cela dépendra notamment du niveau de production dans le monde. L’Opep se réunit jeudi prochain pour se pencher sur les cours du brut. On sait que les pays de l’organisation préféreraient un prix proche de 100 dollars le baril. Le niveau actuel pourrait-il les décider à réduire leur production? Ils ne devraient en tout cas pas l’augmenter.
Présent à la conférence mondiale du gaz à Kuala Lumpur, le ministre algérien de l’Énergie a déclaré jeudi que l’offre mondiale de brut était suffisante. Et pour cause: l’Arabie Saoudite, premier producteur de l’Opep, continue à produire près de 10 millions de barils par jour, une quantité record depuis 1980.
Malgré tout, des achats à bon compte sur le marché à terme ne sont pas exclus, après une si longue période baissière. Un rebond pourrait intervenir à court terme, si l’on en croit les analystes interrogés par l’agence Bloomberg. 36% d’entre eux prévoient une hausse la semaine prochaine, contre 32% qui misent sur une nouvelle baisse et autant qui tablent sur un statu quo.
Si rebond il y a, il pourrait être dû à un ajustement du cours du WTI par rapport au Brent, plus influencé par les échanges internationaux. En effet, le pétrole du Texas est généralement moins cher car les abondantes réserves situées à Cushing, en Oklahoma, soutiennent l’offre pétrolière. Mais depuis mercredi, le pipeline Seaway, qui acheminait auparavant le pétrole depuis le Golfe du Mexique jusqu’à Cushing, fonctionne dans l’autre sens, pour que le pétrole produit dans le centre du pays puisse être traité dans les raffineries de la côte. Il y subira davantage l’influence du commerce mondial, ce qui pourrait réduire l’écart entre le "light sweet crude" (le brut léger américain) et le pétrole Brent. Vers un marché du pétrole plus efficient?