Ils pompent l'eau de l'océan, l'envoient à 4.400 mètres d'altitude en traversant un désert: le chantier dantesque du Chili à 3,5 milliards de dollars pour relancer une mine de cuivre
BFM Business Frédéric Bianchi 08 nov 2026
Pour continuer à extraire du cuivre dans l'un des déserts les plus arides de la planète, une compagnie minière chilienne a entrepris un chantier spectaculaire : dessaler l'eau de l'océan Pacifique avant de l'acheminer jusqu'à ses installations situées à plus de 4.000 mètres d'altitude. Un projet à un milliard de dollars, dont la construction vient de franchir une étape décisive, mais qui se heurte aussi à une bataille judiciaire sur ses conséquences environnementales.
Faire remonter l'eau de l'océan jusqu'au sommet des Andes. C'est le défi industriel que s'est lancé la compagnie minière chilienne Collahuasi, qui exploite l'un des plus importants gisements de cuivre au monde. Dans le nord du Chili, au milieu du désert d'Atacama, l'entreprise va construire un gigantesque système hydraulique capable de transporter de l'eau depuis les côtes du Pacifique jusqu'à ses installations minières, situées à plus de 4.400 mètres d'altitude.
Un chantier titanesque estimé à 3,5 milliards de dollars, dont environ un milliard pour la seule construction des 194 kilomètres de canalisations et des stations de pompage chargées de faire grimper l'eau du Pacifique jusqu'à 4.400 mètres d'altitude. Baptisé C20+, cette construction doit permettre à la mine de poursuivre son activité pendant au moins 20 années supplémentaires, comme l'explique le média argentin Uno. Le plus impressionnant reste le trajet que doit parcourir l'eau : depuis le littoral chilien, elle traverse l'un des territoires les plus secs du monde avant de grimper progressivement dans la cordillère des Andes.
Tout commence à Puerto Patache, sur la côte Pacifique, dans le nord du Chili. C'est là qu'une usine de dessalement doit traiter l'eau de mer pour alimenter les installations minières de Collahuasi. Développée par le groupe espagnol Acciona, cette installation est conçue pour produire 1.050 litres d'eau douce par seconde.
Au Chili, cinq stations de pompage ont été construites pour acheminer l'eau de mer dessalée depuis l'océan Pacifique jusqu'aux installations minières de Collahuasi, situées à plus de 4.400 mètres d'altitude dans la cordillère des Andes. © Techint
Des conditions météorologiques difficiles
Mais produire cette eau ne constitue que la première difficulté. Encore faut-il la transporter jusqu'à la mine d'Ujina, située dans les Andes. Pour cela, l'entreprise de construction Techint a donc dû déployer cette canalisation de près de 200 kilomètres de longueur, d'un diamètre d'environ 1,10 mètre. Le pipeline traverse des paysages désertiques, des zones montagneuses et des terrains particulièrement difficiles d'accès. Sa construction a nécessité des opérations de terrassement, de soudage et d'installation d'équipements dans des conditions climatiques extrêmes.
La principale difficulté est évidemment de faire monter l'eau du niveau de la mer à une altitude proche de celle du Mont Blanc. Car contrairement à un pipeline classique qui transporte un liquide sur un terrain relativement plat, celui de Collahuasi doit franchir plusieurs milliers de mètres de dénivelé. Pour y parvenir, Techint a construit cinq stations de pompage successives, chargées à chaque étape de fournir la pression nécessaire à l'ascension de l'eau.
Le système comprend également six installations de drainage et une station de transfert équipée d'un réservoir d'environ 49.000 mètres cubes. L'ensemble doit permettre d'acheminer l'eau jusqu'à une altitude supérieure à 4.400 mètres, certaines installations étant situées autour de 4.600 mètres. À cette hauteur, les conditions de travail deviennent particulièrement difficiles. L'air contient moins d'oxygène, les températures peuvent descendre jusqu'à -10°C et les équipes doivent composer avec des conditions météorologiques susceptibles de ralentir les opérations.
Au Chili, l'usine de dessalement du mégaprojet C20+, en construction sur les rives du Pacifique, doit produire jusqu'à 90 millions de litres d'eau douce par jour
Premier producteur mondial
Mais pourquoi le Chili s'est lancé dans une telle construction pharaonique ? Parce que le cuivre représente un enjeu économique essentiel pour le pays. Le pays est le premier producteur mondial de ce métal, indispensable à la fabrication des réseaux électriques, des équipements industriels, des véhicules électriques et de nombreuses infrastructures énergétiques.
Le cuivre s'est ainsi renchéri de près de 60% depuis deux ans à plus de 14.200 dollars la tonne. Les compagnies minières chiliennes multiplient donc les investissements pour sécuriser leur production. Mais une grande partie des gisements chiliens se trouve dans le désert d'Atacama, où les ressources en eau douce sont extrêmement limitées. Or, l'exploitation du cuivre nécessite d'importantes quantités d'eau, notamment pour broyer les minerais, séparer les particules contenant du métal et traiter les concentrés.
Pendant longtemps, l'industrie minière a largement utilisé les ressources souterraines et continentales disponibles dans ces régions. Mais la raréfaction de l'eau et les préoccupations environnementales poussent désormais les entreprises à rechercher d'autres solutions. Pour la compagnie Collahuasi, le recours à l'eau dessalée doit permettre de réduire sa dépendance aux ressources continentales et de sécuriser son approvisionnement. Selon Reuters, la mine a produit 406.100 tonnes de cuivre en 2025, soit une baisse de plus de 27% en un an, notamment en raison de minerais plus difficiles à traiter et moins riches en métal. Dans ces conditions, disposer d'un approvisionnement fiable en eau constitue un élément essentiel pour maintenir l'activité industrielle.
Le projet C20+ doit ainsi contribuer à prolonger l'exploitation du gisement pendant deux décennies. Après plusieurs années de travaux, Techint a annoncé avoir terminé la construction du système de transport d'eau entre la côte Pacifique et la mine de Collahuasi. L'entreprise avait commencé les travaux en 2022. L'achèvement de cette infrastructure ne signifie toutefois pas que l'ensemble du projet C20+ fonctionne déjà à sa capacité nominale. L'usine de dessalement, les équipements électriques et les différentes installations doivent être intégrés et mis en service pour permettre le fonctionnement complet du dispositif.
Une décision de justice menace désormais le chantier
À condition que la justice l'y autorise. Cette infrastructure hors-norme se retrouve en effet au centre d'un conflit environnemental. Le 15 mai dernier, un tribunal environnemental chilien a annulé l'autorisation environnementale favorable délivrée au projet C20+. Cette décision fait suite à des recours déposés notamment par deux associations indigènes de la région de Chanavaya. Les plaignants contestent plusieurs aspects de l'évaluation environnementale du chantier.
Leurs inquiétudes concernent notamment les conséquences des installations maritimes sur les activités des communautés locales, ainsi que les effets du prélèvement d'eau de mer et du rejet de saumure, un résidu particulièrement concentré en sel issu du dessalement. Cette décision ne signifie pas que les juges ont définitivement interdit le projet. Elle impose toutefois une reprise de la procédure d'évaluation environnementale, ce qui crée une incertitude sur son calendrier. Le gouvernement chilien espère en tout cas que la justice n'entravera pas le projet.
"Nous voyons avec beaucoup d'inquiétude que notre système permette ce type de révocations a posteriori, après la construction", s'est agacé le ministre en charge de l'exploitation minière du pays.