Petits meurtres entre amis
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Alors que le gouvernement attend le rapport de François Roussely sur sa réorganisation, c'est une véritable guerre de tranchées que se livrent les principaux acteurs du secteur Areva, EDF, GDF Suez et Alstom - dont les patrons entretiennent de vieilles inimitiés
Nicolas Sarkozy pensait avoir une « dream team » de l'énergie prête à planter le drapeau du nucléaire français tout autour du globe. Il a découvert une pétaudière où chacun joue perso, écrasant sans vergogne les pieds du voisin. L'échec d'Abu Dhabi, un contrat de 20 milliards de dollars, l'a rendu fou : la France, partie favorite, s'est fait doubler par la Corée du Sud, une équipe de seconde division, mais en parfait ordre de bataille. Mauvaise écoute du client, manque de coordination, offre brouillonne et inadaptée : les Français ont eu tout faux. « Une vraie bande de Pieds Nickelés », reconnaît l'un des membres du consortium. Depuis la nomination d'Henri Proglio à la tête d'EDF en novembre 2009, c'est la guerre. Faiseurs de roi, visiteurs du soir, banquiers d'affaires... tout ce que Paris compte d'agents d'influence s'en mêle. Tentatives de déstabilisation, manipulations, pièges et chausse-trapes se multiplient dans un climat délétère. « Ces derniers temps, les disputes publiques entre les dirigeants ont été inadmissibles », a déclaré Nicolas Sarkozy au « Figaro Magazine ». L'Elysée est bien décidé à remettre la filière en ordre de bataille. Première étape : le rapport Roussely. L'ancien président d'EDF doit transmettre d'ici la fin du mois à l'Elysée ses conclusions, fixant les rôles de chacun. Cet ami intime d'Henri Proglio saura-t-il se montrer impartial ? (voir encadré) «Aujourd'hui, les haines entre les principaux acteurs sont tellement ancrées, qu'il sera presque impossible de les faire travailler ensemble », affirme un bon connaisseur du secteur. Etat des lieux.
Lauvergeon-Kron :
chien et chat
Il la voit comme une intrigante ; elle le tient pour misogyne. L'ancienne conseillère de François Mitterrand Anne Lauvergeon (Are va) et l'industriel préféré de Sarkozy Patrick Kron (Alstom) ont toujours été comme chien et chat. Direct, limite brutal, le polytechnicien jamais à court d'une plaisanterie de corps de garde ou d'une répartie cinglante a tenté, des années durant, de démanteler Areva.
Tactique, dotée de puissants réseaux, insolente et frondeuse, la normalienne, passé par le corps des Mines, a résisté. Méthodes, vision du nucléaire, gestion de carrière personnelle, ils sont en guerre sur tout.
La brouille initiale remonte à 2003, quand
Patrick Kron, tout juste nommé, et Nicolas Sarkozy alors à Bercy, demandent de l'aide à Lauvergeon pour sauver Alstom - son fournisseur de turbines - au bord de la faillite. Mais la patronne d' Areva, qui a créé le champion du nucléaire deux ans plus tôt en mariant Cogema (le cycle de combustible) à Framatome (fabriquant de réacteurs), ne veut pas en entendre parler. «Je ne suis pas là pour jouer les banquiers d' Alstom », disait-elle alors. Contrainte et forcée, elle finit par reprendre T&D, la filiale de transmission et de distribution d' Alstom, mais à un prix bien inférieur à ce qu'en réclamait Patrick Kron.
La roue tourne. En 2007, Alstom restructuré est en pleine forme. Martin Bouygues, devenu son actionnaire principal, veut se diversifier dans le nucléaire. Il rêve d'obtenir de son ami Sarkozy un démantèlement d' Areva pour marier les turbines d' Alstom aux chaudières de Framatome et confier les clés de l'ensemble à Kron. Pendant des mois, les deux hommes tentent - en vain - de vendre ce projet à l'Elysée. Lauvergeon le fera payer cher à Alstom, le mettant en concurrence, à chaque fois qu'elle le peut, avec ses grands rivaux. Et lorsqu'elle doit choisir entre trois offres de rachat pour T&D, que son actionnaire l'Etat l'oblige à revendre, ce sera la stratégie « TSA » : Tout Sauf Alstom, quitte à choisir un repreneur étranger... De la haute trahison pour Patrick Kron, qui finira par emporter le morceau. Mais il peine à contenir son exaspération à la seule évocation d'Areva, qu'il considère comme un fiasco industriel.
Proglio-Lauvergeon :
au bazooka
Avant même de s'installer dans le fauteuil de PDG d'EDF, Henri Proglio a joué les tontons flingueurs : la psychologie ? Il n'en connaît qu'une : comme Lino Ventura, il défouraille le premier, histoire de montrer qui est désormais le patron. «Mon ambition est d'avoir une filière nucléaire qui fonctionne. Cela implique qu'on repense ( ... ) les rôles d'Areva et du CEA », déclare-t-il le 18 novembre dans « les Echos ». Le mariage de la Cogema et de Framatome ? «Probablement une erreur»... Et, pour couronner le tout, il laisse entendre qu'EDF doit avoir une emprise directe sur Framatome. « Une connerie », reconnaît aujourd'hui son entourage. Le mal est fait. Pour le nouveau patron d'EDF, l'affaire est entendue : GDF Suez et Areva ont profité de la faiblesse de son prédécesseur Pierre Gadonneix pour avancer leurs pions. Le premier sur le nucléaire en France, où Gérard Mestrallet essaie d'obtenir l'exploitation d'une centrale. Le second en empiétant sur le rôle d'« architecte-ensemblier », traditionnellement imparti à EDF. Il veut les remettre au pas.
Tout le petit monde de l'énergie est en état de choc. Quelques jours plus tard, une bagarre entre Lauvergeon et Proglio sur le retraitement des combustibles usagés d'EDF les conduit, comme deux écoliers en faute, à Matignon. « Comment ose-t-elle remettre publiquement en question son principal client ?», tempête l'entourage de Proglio. «EDF est notre premier client, mais il ne représente que 25% à 30% de notre chiffre d'affaires », répond tranquillement Lauvergeon. Les deux camps s'accusent mutuellement d'intrigues et de déstabilisation. Des collaborateurs auraient même mis Anne Lauvergeon en garde contre des écoutes téléphoniques... Ambiance !
Volontiers paranoïaque, Henri Proglio voit partout la main d'Anne Méaux, la patronne d'Image 7, conseillère en communication du CAC 40, dont il a été autrefois le client. La polémique sur son salaire ? C'est elle ! Elle, qui ternit son image. Elle encore qui serait derrière la (fausse) rumeur sur la nomination de François Roussely à la tête du conseil de Veolia, pour « salir le travail de François ». De son côté, Anne Lauvergeon est persuadée que Proglio - surnommé par certains «Pro gliznogood» - manoeuvre pour obtenir sa tête, nourrissant les articles qui annoncent son limogeage imminent, poussant la candidature de Yazid Sabeg, haut-commissaire à la Diversité. Dans le camp Proglio, on est convaincu que la patronne d'Areva alimente elle-même ces rumeurs visant à la détruire : «Elle adore se victimiser pour obtenir des démentis de l'Elysée »
Elle préfère en rire. Reste que le désastre du chantier finlandais, où Areva construit son premier EPR, l'a terriblement fragilisée. L'échec d'Abu Dhabi, que ses détracteurs lui ont mis sur les épaules, a enfoncé le clou. François Fillon la soutient. Mais Nicolas Sarkozy et Claude Guéant, le secrétaire général de l'Elysée, ont baissé le pouce. Combative et courageuse, elle feint d'ignorer qu'on lui cherche un successeur, dément qu'on lui ait proposé le poste d'ambassadrice à Rome. En pleine opération d'augmentation de capital, elle se dit convaincue d'aller au bout de son mandat, en 2011. Il y a eu tant de manoeuvres contre elle... « J'ai le cuir épais. » Elle espère même être en poste en 2012, « quand la stratégie que je mène portera pleinement ses fruits » !
Proglio-Mestrallet :
quinze ans de haine
Quand l'annonce de la nomination d'Henri Proglio à la tête d'EDF a commencé à se propager, Anne Lauvergeon a été la dernière à y croire : «Impossible ! Jamais ils ne nommeront le pire ennemi de Gérard Mestrallet à la tête d'EDF.» Erreur. Plus discret que jamais, Mestrallet, patron de GDF Suez, lui, est resté d'une prudence de Sioux. «Pas question d'entrer dans ces querelles de personnes », affirme son entourage. Pourtant, entre Henri Proglio, l'ancien dirigeant de la Générale des Eaux (devenu Veolia), et Mestrallet, celui de la Lyonnaise des Eaux, il y a quinze années de haine cristallisée. Les deux hommes se soupçonnent mutuellement d'utiliser des «officines » pour se nuire. Qui était à la manoeuvre, en 2005, avec le patron d'Enel, pour lancer une OPA sur Suez avec l'objectif de le dépecer ? Proglio en personne, alors secondé par Alain Minc, ancien conseiller de Gérard Mestrallet. Impardonnable...
En janvier dernier, Mestrallet a invité son « ennemi » d'hier à déjeuner chez Ledoyen. Et l'a discrètement fait savoir, histoire de montrer que lui est de bonne volonté dans cette recomposition de « l'équipe de France ».
Quelle place le rapport Roussely lui accordera-t-il ? Il sait que GDF Suez n'aura pas la moindre chance à l'international tant qu'il n'aura pas de références en France. «Il faut aligner les intérêts des acteurs et avoir un seul centre de décision», affirme un proche de Proglio. Et dire que GDF Suez et EDF sont censés coopérer sur le futur EPR de Penly, en Seine-Maritime !
Epilogue :
les amis de mes ennemis...
Ces guerres de tranchées dessinent, a contrario, deux axes de complicité. D'un côté, Patrick Kron fait alliance objective avec Henri Proglio. De l'autre, Anne Lauvergeon et Gérard Mestrallet, amis de longue date, font front commun pour résister à l'offensive du patron d'EDF. Discret, courtois, réservé, le capitaine de GDF Suez a toujours entretenu des relations amicales avec la patronne d'Areva. De son côté, « Atomic Anne » - qui siège au conseil de GDF Suez - est convaincue de pouvoir compter sur Gérard... Elle joue la carte GDF Suez pour échapper à l'emprise d'EDF, et plaide pour qu'il y ait en France un second exploitant nucléaire. Quand il fallut partir à la conquête d'Abou Dhabi, c'est GDF Suez qu'elle embarque. Cependant, une fuite sur l'élaboration d'un partenariat entre les deux groupes sur la conception d'une nouvelle gamme de réacteurs en France a agacé Mestrallet. «Nous n'en avions même pas encore parlé à notre conseil», explique un de ses proches. Pas de brouille entre eux ; juste une pointe d'agacement. Soucieux de jouer un rôle clé dans le développement du nucléaire français, Gérard Mestrallet ne veut pas se laisser instrumentaliser. Ni entraîner dans une chute éventuelle.
Natacha Tatu
EDF Henri Proglio
EDF, principale entreprise de production d'électricité, gère le premier parc nucléaire au monde, avec 58 réacteurs en France. EDF a le double métier d'« architecte ensemblier » concevant les centrales nucléaires, mais aussi d'exploitant.
CA : 64,3 milliards d'euros
Résultat net : 4,3 milliards d'euros
Salariés : 161 000
Areva Anne Lauvergeon
Constructeur de centrales nucléaires, maîtrisant l'ensemble de la chaîne, depuis la fabrication du combustible à partir du minerai jusqu'au recyclage. C'est le modèle Nespresso : la machine et les capsules.
CA : 8 milliards d'euros
Résultat net : 550 millions d'euros
Salariés : 80 000
GDF SUEZ Gérard Mestrallet
Troisième opérateur mondial de l'énergie, GDF-SUEZ gère un parc de 7 réacteurs nucléaires en Belgique (Tractebel), mais aucun en France.
CA : 83 milliards d'euros.
Résultat net : 6,5 milliards d'euros
Salariés : 200 000
Alstom Patrick Kron
Deux métiers : la construction ferroviaire et l'énergie (2/3 du chiffre d'affaires) avec la construction de centrales électriques (turbines, alternateurs électriques, centrales électriques clés en main.).
CA : 1 8,7 milliards d'euros
Résultat net : 1,1 milliard d'euros
Salariés : 78 000
Roussely : juge de paix ?
Après avoir été évincé d'EDF en 2004, François Roussely avait pris l'habitude de petit déjeuner régulièrement avec son grand ami Henri Proglio. Un rituel durant lequel les deux hommes, plus proches que des frères, échangeaient leurs visions stratégiques et remodelaient la planète énergie. Voilà aujourd'hui François Roussely en situation d'arbitre, embarqué dans un imbroglio délicat. «Il est banquier d'affaires, ancien président d'EDF et ami intime d'Henri Proglio : chacune de ces trois qualités aurait dû suffire à le discréditer. Quoi qu'il dise, il sera suspect», affirme un ancien dirigeant d'EDF. « Tout le monde connaît l'honnêteté de François. C'est une réflexion sur le secteur nucléaire que le président lui a confié de longue date, rétorque un de ses proches. Il veut rester totalement déconnecté de toutes ces chicaneries. » Soit.
Natacha Tatu