La croissance, une déesse qu'il nous faut cesser d'adorer
Gérard Moatti / Chroniqueur Les Echos Le 04/09/2015
Noir c'est noir. Le dernier livre de Daniel Cohen dessine un avenir sombre à nos sociétés vouées au mythe de la croissance perpétuelle.
Le monde est clos et le désir infini (Par Daniel Cohen,Albin Michel, 222 pages, 17,50 euros.)
Le désir de croissance est ancré dans l'histoire et la « nature humaine ». - Photo Bridgeman Images/Rue des Archives
Le titre du livre, sous son énoncé poétique, en résume l'idée : le « désir infini » - la recherche incessante de la croissance économique - se heurte dramatiquement, aujourd'hui, aux limites d'un « monde clos ». Conscient qu'un tel diagnostic dépasse le champ de compétence des seuls économistes, un des représentants les plus respectés de la corporation soumet hardiment sa propre discipline à l'épreuve des autres sciences humaines, pour chercher les réponses à trois questions : 1) Le désir - le besoin - de croissance est-il ancré dans la « nature humaine » ? 2) La croissance est-elle réellement en phase d'épuisement ? 3) Si la réponse aux deux premières questions est positive, la transition peut-elle se faire de façon pacifique et harmonieuse ?
« Darwinisme technologique »
A la première question - la croissance est-elle, a-t-elle toujours été, « le propre de l'homme » ? -, l'auteur répond oui. Il ne s'agit pas d'un phénomène éphémère, qui n'aurait duré qu'un peu plus de deux siècles. Bien sûr, le progrès a été lent, mais plusieurs big bang, dont la préhistoire porte les traces, manifestent le désir constant des hommes d'améliorer leurs conditions d'existence, au prix d'un impitoyable « darwinisme technologique » : l'invention de l'agriculture a éliminé le mode de vie des chasseurs-cueilleurs nomades, de même que la révolution industrielle a vaincu les résistances des luddites anglais, briseurs de machines. Nous vivons aujourd'hui un autre big bang, qui est moins la révolution numérique que l'avènement de l'« anthropocène » - la prise de conscience de la domination des hommes sur la planète, qui implique celle de leur responsabilité dans la préservation d'un monde vivable.
La deuxième question - la croissance s'essouffle-t-elle ? - est, elle, de la compétence des économistes. En Europe, la progression du PIB par habitant est passée de 3 % par an dans les années 1970 à 0,5 % entre 2001 et 2013. Aux Etats-Unis, seule une infime minorité de riches a vu ses revenus augmenter, mais la croissance a été nulle, voire négative, pour 90 % de la population au cours des trois dernières décennies. Quant aux pays émergents, leur essor sera bridé par la menace climatique. Ce pessimisme a d'autres justifications : la « financiarisation » de l'économie, qui se traduit par la succession de booms spéculatifs et de krachs, ou encore, comme le soutient l'Américain Robert Gordon, le fait que la « révolution numérique » ne se traduira pas par une hausse durable de la consommation.
Trois révolutions
On objectera que la croissance peut prendre d'autres formes que la production de biens matériels. Quid de la « croissance verte » ? La réponse est implicite : peu importe le nom qu'on donnera au nouveau modèle économique dans lequel nous entrons. La vraie question - la troisième que pose l'ouvrage - est de savoir si la transition peut se faire sans douleur. Et, pour l'auteur, la réponse est non. L'ère postmatérialiste, contrairement à ce qu'espérait Keynes, n'engendre pas une société apaisée, consacrant son temps « à l'art et à la métaphysique ». Trois révolutions sont en cours aujourd'hui : celle de la finance, qui place les managers des entreprises dans le camp des actionnaires et les désolidarise des autres salariés ; celle du numérique, qui, en réduisant les coûts de communication, pousse les firmes à externaliser leurs activités et segmente les processus de production ; celle de la mondialisation, qui amplifie les effets des deux premières. Les conséquences sociales de cette « grande transformation » n'ont pas fini de se déployer : « management par le stress », précarité, aggravation des inégalités, déclin de la classe moyenne avec la disparition du modèle « fordiste » qui impliquait la présence de nombreux postes d'encadrement… L'évolution vers une « économie de services » accroît, elle aussi, les frustrations : quand la croissance était fondée sur l'acquisition par les ménages de biens d'équipement, les progrès pouvaient se mesurer et portaient une promesse d'égalité. Aujourd'hui, « les biens rares, désirables, sont ceux que le progrès technique ne peut pas offrir : les relations sociales, les appartements les mieux placés, les meilleures écoles pour les enfants… »
Malgré un dernier chapitre, très bref, qui esquisse les voies d'un « au-delà de la croissance », ce livre riche de références historiques et philosophiques se clôt sur une conclusion désabusée. Le « changement des mentalités » qu'il évoque est du domaine de l'imprévisible. Mais, comme le reconnaît l'auteur, l'histoire est pleine de surprises.
Gérard Moatti