12/01/2012 Marie-Caroline Lopez et Valérie Segond
http://www.latribune.fr/entreprises-fin ... vironnemen
t/20120112trib000677463/nucleaire-le-rapport-qui-va-jeter-le-trouble-dans-la
-campagne.html
Quels sont les coûts complets de la filière ? La Cour des comptes, dans un
rapport à paraître le 31 janvier, laisse la question entière. Pointant les
"incertitudes" des estimations actuelles, elle demande des "devis réalistes"
sur la gestion des déchets et une expertise indépendante des charges de
démantèlement.
Loin de clore le débat actuel sur le nucléaire en France, le rapport que va
publier fin janvier la Cour des comptes sur les coûts de cette industrie ne
fera que le lancer. Les conclusions - d'une version non définitive - de ce
rapport, que La Tribune s'est procurées, sont sans ambiguïté. Prolixe sur
les coûts du passé (construction du parc, recherche) et actuels
(maintenance, exploitation), la Cour fait part des "incertitudes
importantes" sur les coûts à venir, liés en particulier au démantèlement des
centrales et à la gestion des déchets de longue durée. Confortant ainsi l'un
des principaux arguments des opposants au nucléaire (voir ci-contre).
Quant aux coûts de la sûreté, voués à une flambée certaine depuis la remise,
la semaine dernière, par l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) de son rapport
sur les travaux à effectuer sur le parc français pour tirer les leçons de
Fukushima, ils seront à peine évoqués. Comment la Cour des comptes
peut-elle, ainsi que le précise le Premier ministre dans sa lettre de
mission de mai dernier, "expertiser les données fournies par les opérateurs"
avant le 31 janvier alors qu'EDF a jusqu'en juin pour réaliser son devis des
travaux exigés par l'ASN ? D'évidence, le gouvernement ne voulait pas
retarder après la présidentielle la publication de ce rapport, dont il
espère qu'il confortera ses positions en faveur du nucléaire.
André-Claude Lacoste, président de l'ASN, a néanmoins été auditionné mardi
10 janvier rue Cambon. En l'absence de chiffrage détaillé d'EDF, il s'est
contenté de donner son avis sur le devis avancé par l'électricien la semaine
dernière, autour de 10 milliards d'euros. "Ces chiffres lui semblent un peu
optimistes", avance une source proche. Dès le lendemain, mercredi 11
janvier, les douze experts qui "assistent" la Cour dans ce travail
recevaient le projet de rapport final, avant une dernière réunion programmée
lundi 16 janvier. Ce qui laisse décidément très peu de temps pour intégrer
dans ce rapport les conséquences de Fukushima dans la facture nucléaire
française.
Après avoir - longuement - établi que la seule construction du parc
nucléaire actuel avait coûté 96 milliards d'euros (sur des dépenses
nucléaires civiles totales - recherche, usines Areva, réacteurs arrêtés... -
de 227,8 milliards d'euros), soit 1,5 milliard le mégawatt (MW) installé
(contre 3,7 milliards le MW pour l'EPR, souligne la Cour), le rapport scrute
les investissements à consentir en matière de démantèlement et de gestion
des déchets. Et ces deux questions clés restent sans réponse, faute
d'avancées concrètes de la part des opérateurs.
Les charges liées au démantèlement sont estimées à 22,2 milliards d'euros.
Mais la Cour recommande la plus grande prudence sur ces chiffres qui
"doivent être regardés avec précaution, l'expérience en la matière, tant
d'EDF [centrales de première génération] que du CEA ou d'Areva, ayant montré
que les devis ont très généralement tendance à augmenter quand les
opérations se précisent, d'autant plus que les comparaisons internationales
donnent des résultats très généralement supérieurs aux estimations d'EDF"
(voir l'exemple britannique). La Cour demande d'ailleurs qu'EDF change de
méthode pour le calcul de ses provisions de démantèlement. L'actuelle "ne
permet pas un suivi suffisamment précis des évolutions de ces provisions".
Chiffrer l'hypothèse d'un stockage
Surtout, la Cour des comptes "confirme la nécessité et l'urgence de faire
réaliser, comme l'envisage la DGEC [aux ministères de l'Énergie et de
l'Écologie], "des audits techniques par des cabinets et des experts
extérieurs afin de valider les paramètres techniques" de la nouvelle méthode
de calcul préconisée. "Nul doute qu'il n'y a rien de nouveau depuis le
précédent rapport de la Cour sur ces coûts en 2005-2006, souligne un expert.
On en saura plus seulement lorsqu'EDF aura avancé dans le démantèlement du
réacteur de Chooz A, à l'arrêt depuis 1991, qui sera le premier réacteur à
eau pressurisée à être déconstruit." Les réacteurs précédemment stoppés
appartenaient à une autre technique (graphite-gaz), les méthodes ne sont
donc pas comparables. Les coûts non plus.
Quant aux provisions sur les coûts de la gestion des déchets de longue
durée, "elles ne sont pas stabilisées", affirme la Cour. Elles reposent sur
un devis de l'Andra de 2003 qui a, depuis, plus que doublé, passant de 15 à
35 milliards d'euros, "il y a donc un doute manifeste sur le bon niveau des
provisions d'EDF, d'Areva et du CEA", écrit la Cour. Elle recommande que
"soit rapidement fixé le nouveau devis sur le coût de stockage géologique
profond, de la manière la plus réaliste possible, c'est-à-dire en tenant
compte des résultats des recherches menées sur ce sujet mais sans anticiper
sur leurs résultat". Enfin, au détour de sa deuxième recommandation sur les
déchets, la Cour pointe les limites du credo français en matière de
retraitement des combustibles. Elle demande en effet à l'Andra d'étudier, en
la chiffrant, l'hypothèse d'un stockage, dans son futur centre souterrain,
des combustibles usés mox et uranium (déjà retraité une première fois)
sortant des centrales. Le mythe du recyclage continue de s'effondrer.
En cas d'accident, EDF risque gros
latribune.fr - 12/01/2012,
http://www.latribune.fr/entreprises-fin ... ronnement/
20120112trib000677470/en-cas-d-accident-edf-risque-gros.html
Comme l'a montré la catastrophe de Fukushima, la responsabilité financière
d'EDF devrait être relevée en cas d'accident.
La catastrophe de Fukushima a fait la démonstration, si besoin en était, que
la question des réparations, en cas d'accident nucléaire, n'est pas
théorique. Les experts estiment à plusieurs dizaines de milliards de dollars
le montant des dommages et indemnités que l'État japonais va devoir payer,
l'électricien Tepco ne pouvant régler qu'une infime partie.
Rappelant que ces charges incombent, en dernier ressort, à l'État, la Cour
des comptes demande que "la France fasse ses meilleurs efforts" pour que les
conventions de Paris et de Bruxelles, signées en 2004, entrent rapidement en
vigueur, car "elles augmentent sensiblement les plafonds de responsabilité
des opérateurs". Ces textes les portent de 50 à 700 millions d'euros. C'est
un minimum. En Allemagne, la loi impose aux électriciens une responsabilité
illimitée.
Le soupçon nucléaire
Eric Walther - 12/01/2012 |
http://www.latribune.fr/opinions/editos ... oupcon-nuc
leaire.html
Par Eric Walther, directeur adjoint de la rédaction de La Tribune.
Le rapport de la Cour des comptes que nous publions est au moins aussi
intéressant en ce qu'il dit qu'en ce qu'il tait. Ce n'est pas parce que ses
auteurs ont délibérément voulu cacher quelque fait ou chiffre dérangeant.
Non, beaucoup plus simplement, ils reconnaissent n'avoir pas ou trop peu
d'information sur des sujets pourtant majeurs.
Ce qui, sur certaines questions, n'est pas à proprement parler scandaleux.
Après tout, qu'il demeure des incertitudes sur le coût du démantèlement des
centrales, sur celui de la gestion à très long terme des déchets, apparaît
somme toute assez normal. Parce qu'il n'y a pas, et pour cause, d'historique
en la matière, parce que nous sommes dans un domaine d'une telle complexité
que personne d'honnête ne peut prétendre la maîtriser dans son impossible
globalité, parce qu'enfin l'histoire technologique de cette industrie est
loin d'être finie.
Il n'empêche. Ce vide va encore renforcer le soupçon qui pèse en France à
l'égard du nucléaire. Soupçon dangereusement entretenu pendant de longues
années par un lobby - comment l'appeler autrement ? - qui n'a eu de cesse de
considérer que moins le vulgum pecus en saurait, mieux tout le monde se
porterait. Quelques magistrats de la même Cour des comptes se souviennent
d'ailleurs s'être arraché les cheveux, en vain ou presque, pour tenter de
découvrir quel était le prix réel du kWh nucléaire... Tout aussi
préjudiciable à ce symbole de notre excellence reste l'opacité pour ne pas
dire la légèreté avec lesquelles EDF traite les provisions dans ses comptes.
A la différence de ce qu'il se passe en Allemagne, le divorce entre les
Français et le nucléaire n'est pas consommé. Mais campagne électorale
aidant, ce lien fort subtil va être à nouveau mis à l'épreuve. Que le débat
ait lieu, tant mieux. Il est malheureusement probable que ce damné soupçon
vienne le polluer.
60 milliards d'euros pour le démantèlement des onze premières centrales
britanniques
http://www.latribune.fr/entreprises-fin ... ronnement/
20120112trib000677467/60-milliards-euros-pour-le-demantelement-des-onze-prem
ieres-centrales-britanniques.html
EDF s'est engagé à payer la déconstruction des nouveaux EPR, dont le coût a
été plafonné. La facture finale pour le groupe français ne sera connue que
dans quatre-vingts ans.
L'an dernier, le nucléaire britannique a signé une première pour le pays :
la mise sous scellés d'un réacteur nucléaire. La centrale de Berkeley, la
plus vieille au monde construite uniquement pour des raisons commerciales -
en 1957 -, est désormais dans un état « passif ». Le démantèlement complet
ne se produira pas avant une soixantaine d'années, mais il ne reste plus
qu'une équipe minimum surveillant le coeur atomique. Les circuits de gaz ont
été retirés, les 16 chaudières abaissées, et la taille du réacteur réduite
de près de 30 mètres.
Le Royaume-Uni avance progressivement dans le démantèlement de ses
centrales. Pour onze centrales - dont deux encore en activité - et trois
anciens centres de recherche, la supervision est aux mains de la Nuclear
Decommissioning Authority (NDA). Les huit autres centrales, toutes en
fonctionnement, appartiennent à EDF, qui devra à terme se charger de leur
fermeture.
Recherche lieu d'enfouissement
Outre la mise sous scellés de Berkeley, la NDA a également avancé du côté du
recyclage des déchets nucléaires : 94 % de ceux venant des réacteurs Magnox
(ancienne génération) ont désormais été traités. Reste que le lieu où ils
seront enterrés n'est toujours pas déterminé, malgré... plus de quarante ans
de recherches et d'échecs successifs.
Le tout doit coûter au total un peu plus de 49 milliards de livres (60
milliards d'euros), selon les derniers calculs de la NDA. Mais le prix varie
fortement d'une année à l'autre. En 2009, l'estimation n'était que de 45
milliards de livres (55 milliards d'euros), preuve de l'incertitude qui
demeure autour de ce sujet.
Un autre débat domine les futures centrales d'EDF. L'électricien français
s'est engagé à payer lui-même le coût du démantèlement des nouveaux EPR,
mais le gouvernement a finalement accepté d'y mettre un plafond. Le montant
maximum est censé être nettement supérieur au prix réel, mais c'est
difficile à dire avec certitude, la facture finale n'étant connue que dans
quatre-vingts ans...
Les Verts devraient être confortés ... les pronucléaires aussi !
http://www.latribune.fr/entreprises-fin ... ronnement/
20120112trib000677466/les-verts-devraient-etre-confortes-les-pronucleaires-a
ussi-.html
Chacun trouvera dans les arguments techniques de la Cour de quoi renforcer
ses positions.
Pavé dans la mare, ou non-événement ? Quel sera l'impact politique du
rapport de la Cour des comptes sur le vrai coût de l'électricité nucléaire ?
Pèsera-t-il dans la campagne, contraindra-t-il les candidats à infléchir
leur position, ou viendra-t-il seulement valider la politique nucléaire de
la France ? Dans sa Lettre de mission du 17 mai 2011, François Fillon avait
imposé la remise des conclusions « avant le 31 janvier 2012 ». Un temps de
travail si court qu'il ne permettait pas au groupe d'experts d'intégrer
rigoureusement les conclusions de l'Autorité de sûreté nucléaire, publiées
le 3 janvier, car cela aurait différé la publication de plusieurs mois. Ce
qui fait dire à certains que ce rapport avait surtout pour vocation de
valider la politique du tout-nucléaire de la France et donner ainsi des
arguments au candidat sortant, histoire de clore, une fois pour toutes, le
débat ouvert par Fukushima.
Or voilà que, loin de fermer le débat public, le rapport semble l'ouvrir en
grand. Il confirme en effet que le coût réel du nucléaire recèle tant
d'incertitudes, en matière de démantèlement des centrales comme de stockage
à très long terme des déchets, que la mesure faite à partir des comptes
d'EDF n'est pas fiable. Ainsi, estime le politologue Daniel Boy du Cevipof,
« ce rapport vient donner raison aux Verts qui expliquent depuis toujours
que le nucléaire est beaucoup plus cher que ce que tous les responsables
politiques UMP et PS répètent » à l'envi. À savoir que l'électricité
d'origine nucléaire ne coûte à produire que 30 à 45 euros/MWh, contre 80
euros pour l'éolien terrestre, 120 à 140 pour la biomasse, 150 à 180 euros
pour l'éolien offshore, et surtout 300 à 600 euros pour le solaire. Car ces
chiffres, brandis comme preuve irréfutable de la compétitivité de la
stratégie nucléaire française, sont des coûts d'aujourd'hui qui n'intègrent
pas tous les coûts incertains, lesquels n'interviendront qu'à l'avenir.
Zones de flou
Ce rapport a donc l'avantage de vouloir faire la transparence sur le vrai
coût du nucléaire, en prenant en compte tous les coûts passés, présents et
futurs, de recherche, d'investissements et d'exploitation, mais aussi
d'actualiser les flux en euros 2010, et de poser les bonnes questions sur
les zones de flou. Il vient fissurer les vraies-fausses certitudes sur
lesquelles reposait le consensus national sur le nucléaire. Mais il ne va
pas jusqu'à écrire noir sur blanc que les provisions d'EDF pour le
financement des coûts futurs sont très insuffisantes. On ne le comprend
qu'en creux. En revanche, on lit bien qu'EDF a intégré dans ses comptes
l'allongement à quarante ans de la durée de vie de toutes ses centrales,
alors que l'ASN n'a, pour l'heure, donné son feu vert que pour deux
réacteurs. Surtout, le rapport réclame distinctement que soient menées des
expertises complémentaires rigoureuses sur les coûts et leurs méthodes
d'évaluation. Très techniques, les experts seront cependant restés prudents
dans leur rédaction.
Ce qui signifie que chacun va pouvoir s'emparer de ce document pour y
trouver les éléments qui viendront étayer son programme. L'UMP, qui peaufine
déjà son argumentaire de campagne en tentant d'élargir le débat aux «
avantages écologiques » du nucléaire, pourra aussi affirmer, sur la foi du
rapport, que « les coûts de production totaux sont in fine peu sensibles à
l'évolution des charges futures ». « Si le devis de démantèlement augmentait
de 50 %, affirme le rapport, le coût annuel de production de l'électricité
nucléaire croîtrait de 505 millions d'euros. » Ce qui, rapporté aux 10
milliards d'euros de coûts annuels, n'augmenterait ce coût que de 5 %. De
même pour la gestion des déchets radioactifs : « Le nouveau devis de l'Andra
étant d'un peu plus du double de celui qui sert aujourd'hui de base au
calcul des provisions d'EDF, ce doublement n'augmenterait que de 200
millions d'euros le coût annuel de production de l'électricité nucléaire. »
En clair, les défenseurs de la stratégie nucléaire ne manqueront pas
d'avancer que, même en augmentant très fortement les provisions d'EDF pour
financer les coûts futurs, l'électricité tirée de l'atome restera, et de
très loin, la plus compétitive. Et Daniel Boy de conclure : « Pas de quoi
modifier radicalement les rapports de force lors de l'élection
présidentielle. »