"Ils suivent la couleur de l'argent" : pourquoi Donald Trump perd sa bataille contre les énergies vertes
Energie. Le président des Etats-Unis assiste au boom des renouvelables, malgré ses efforts pour l'entraver. Le Texas, pourtant profondément républicain, mène le mouvement.
publié le 31 août , Baptiste Langlois, L'Express
Un milliardaire, un parcours de golf et un combat perdu contre un parc éolien. Il n’en fallait pas plus pour déclencher une hostilité tenace. Pour ne pas dire carrément viscérale. Cette histoire, celle de l’échec de Donald Trump à empêcher, dans les années 2000 et 2010, la construction de 11 éoliennes au large d’Aberdeen (Ecosse) face à son 18 trous, le Trump International Golf Links, compte pour beaucoup dans son aversion pour les énergies renouvelables. Depuis son retour au pouvoir, le président des Etats-Unis mène une guerre contre ces filières, qu’il cherche à saboter par tous les moyens. L'éolien et le solaire en tête. Dans son esprit, la domination énergétique ne sera possible qu’avec les énergies fossiles et le nucléaire.
Une stratégie contrariée ces derniers mois. Certes, Donald Trump a déboursé de rondelettes sommes auprès de TotalEnergies et de RWE (respectivement 1 et 1,2 milliard de dollars) pour l’abandon de projets éoliens en mer. Mais un juge fédéral a, en parallèle, ordonné au Pentagone de lever le gel imposé à l'examen de douzaines de projets terrestres. Plus largement, le président républicain assiste en réalité au boom des énergies vertes dans son pays. D’après le US Grid Outlook 2026 de S&P, les Etats-Unis devraient ajouter plus de 90 gigawatts (GW) de nouvelles capacités cette année. Dont 51 GW de solaire et 13 d’éolien. Toutes les autres sources cumulées - gaz, géothermie, hydroélectricité et nucléaire - ne dépasseraient pas les 10 GW additionnels. "Cela met en évidence l'orientation claire du marché vers les énergies renouvelables", constate l’agence.
Plusieurs raisons expliquent cette dynamique. En premier lieu, le colossal besoin en énergie des centres de données. Selon une analyse de BloombergNEF, près de 20 % de la consommation électrique du pays sera dédiée à ces infrastructures en 2035. Comme L’Express le racontait avant l’été, les géants de l'intelligence artificielle (IA) explorent toutes les pistes pour sécuriser d’immenses quantités d’électrons. Bien que les centrales à gaz restent souvent l’option numéro un, "leur coût a fortement augmenté, et les contraintes sur les chaînes d'approvisionnement ont allongé les délais de livraison des turbines, pointe S&P. A l'inverse, les projets renouvelables bénéficient de coûts bas et stables, d'une absence de volatilité liée aux prix des combustibles, et de délais de développement plus courts. Cette réalité explique pourquoi l'investissement penche en faveur des renouvelables, même sur des marchés qui ont besoin de capacité pilotable".
La fin de certaines aides a aussi accéléré le mouvement. "Les développeurs étaient fortement incités à faire avancer leurs projets avant l'extinction de crédits d'impôt, poussant des investissements à être anticipés", indique Timothy Fox, directeur général chez ClearView Energy Partners. La tentaculaire One Big Beautiful Bill, loi budgétaire votée l’an dernier, a en effet créé une course contre la montre en encourageant les opérateurs à démarrer la construction de leur projet au plus tard le 4 juillet dernier, afin de garder leurs subventions - tous n’ont pas réussi. "Selon l’Agence fédérale d'information sur l'énergie (EIA), les ajouts sur le réseau devraient être encore plus importants en 2027 pour le solaire et les batteries de stockage", anticipe Thibault Michel, chercheur au centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales (Ifri).
La stratégie tous azimuts du Texas
Aucun Etat n'incarne mieux le paradoxe du pays autour des renouvelables que le Texas. Profondément républicain et Maga compatible, il est le cœur battant des hydrocarbures américains, qui vont enregistrer de nouveaux records cette année. Pour alimenter un data center géant, Amazon a d’ailleurs confirmé pendant l'été y financer une centrale à gaz massive - hors réseau - dont la consommation pourrait dépasser celle de l’Autriche ou de la Roumanie ! Mais le Texas ne boude pas pour autant le solaire ni l’éolien. Loin de là. La production d'électrons issue des centrales photovoltaïques va dépasser celle du charbon pour la première fois cette année. En 2025, l’Etat a généré à lui seul plus d’un quart de toute l'électricité éolienne américaine. Et il mène le train sur les prochaines infrastructures. D'après l'EIA, le Texas installera, en 2026, 40 % des nouvelles capacités solaires du pays, et 53 % du stockage par batteries.
Cette approche énergétique tous azimuts - "all of the above" - n'entre pas totalement en contradiction avec la position trumpiste, estime Thibault Michel. "Pour beaucoup de républicains du Texas, mettre fin au soutien financier de l’éolien et du solaire est une bonne chose : c’est au marché de prioriser ce qui doit être mis en place. Or, les projets renouvelables y sont rentables depuis longtemps, ce qui explique leur déploiement", détaille le chercheur. Il y a bien eu des tentatives de certains élus texans pour limiter les projets verts. Mais elles ont échoué face à la pression de citoyens et de représentants de l’industrie, venus témoigner de l’importance locale de ces sources d’énergie. "Le gouverneur Greg Abbott reste très prudent sur le sujet, ajoute Thibault Michel. Défenseur historique du pétrole et du gaz, mais pragmatique, il a appris à apprécier les avantages de disposer de solaire et de l’éolien dans la production d’électricité."
De quoi pousser la Maison-Blanche à réviser son opposition dogmatique ? "Le Texas est un bon rappel que les énergies renouvelables ne relèvent pas toujours de la politique climatique, mais souvent d'économie, conclut Timothy Fox. L'Etat dispose de ressources exceptionnelles, de terres abondantes, d'un cadre réglementaire relativement léger et d'un marché de l'électricité qui récompense la production à bas coût. Il est peut-être politiquement rouge, mais les développeurs suivent la couleur de l'argent." Businessman accompli, Donald Trump devrait le savoir mieux que quiconque.