Résultats d'un sondage sur le nucléaire en Europe.
Energie nucléaire : trois enseignements du sondage Eurobaromètre 2010
Confrontations Europe () - septembre 2010
Par André Ferron, septembre 2010
Les Européens moins pessimistes que les décideurs.
Lorsqu’on leur pose la question de l’avenir du nucléaire, en réduire la part, la maintenir ou l’accroître, les Européens se prononcent à 34% pour la réduction, 56%, sont contre cette réduction, 39% sont pour le maintien et 17% pour son accroissement. Si l’on fait abstraction de Chypre et Malte où la situation est vraiment trop particulière (le nucléaire dans un petit pays c’est déjà compliqué mais dans une petite île, c’est redoutable !). Les « réductionnistes » atteignent une majorité absolue en Autriche, en Grèce et en Allemagne et relative en Espagne et Portugal. Dans les 20 autres Etats membres, les majorités sont contre la réduction, même là où on a du mal à se l’imaginer : Luxembourg, Danemark, Irlande ne sont pas réputés pro-nucléaires et pourtant les « défenseurs » dépassent de 10% les réductionnistes ! Les pays à majorité réductionniste voient logiquement plus de risques que d’avantages au maintien ou au développement du nucléaire. Leur solution pour les réduire : réduire, voire arrêter la production nucléaire. Mais, ô surprise, ce n’est pas le cas pour les pays à majorité défenseure. Si pour 10 d’entre eux (Tchéquie, Slovaquie, Bulgarie, Lituanie, Estonie, Royaume Uni, Finlande, Suède, Pologne et Hongrie) les avantages l’emportent sur les risques et motivent leur opposition à la réduction, pour les 10 autres, les risques l’emportent sur les avantages et malgré tout ils en veulent encore ! Même le Luxembourg ou le Danemark qui voient pourtant le plus les risques ! Même l’Italie, la Lettonie et la France qui sont les seuls défenseurs (avec le Danemark et le Luxembourg) à juger impossible la gestion sûre des déchets ! Si ce sondage était un référendum, les gouvernements devraient décider une sortie définitive du nucléaire en Allemagne et en Espagne où règne le statu quo, mais s’y lancer, après la Pologne et l’Italie, au Luxembourg, au Danemark, en Irlande, en Lettonie ! Un bouleversement considérable… Mais auraient ils raison de suivre ainsi leurs opinions publiques ?
L’appropriation des enjeux du nucléaire reste faible dans certains pays et surtout elle date.
Quel est le niveau de connaissances nucléaires des Européens ?
Si les décideurs en savent plus que les Européens (ce que l’on souhaite vivement) sur les enjeux du nucléaire, il est peut être préférable qu’ils ne les suivent pas aveuglément. D’une part le niveau d’appropriation des questions et enjeux nucléaires des Européens reste encore faible, voire très faible dans un certain nombre de pays, d’autre part le référentiel date. Ils jugent les avantages du nucléaire la tête dans les « seventies » et les chocs pétroliers, alors qu’est apparu depuis l’enjeu climatique et que le nucléaire a des concurrents aujourd’hui qu’il n’avait pas autrefois. Seul un Européen sur 2 répond juste, les autres répondent faux ou « je ne sais pas ». Cela fait quand même 230 millions d’ « ignorants nucléaires » ! Les résultats par pays sont préoccupants et fragilise les « bons résultats des « défenseurs » Les pourcentages de « je ne sais pas » atteignent 50% en Roumanie, 40% en Bulgarie, Irlande et Portugal. Slovaques et Grecs « savent » mais battent le record de réponses fausses. La situation est meilleure en Italie, Espagne et même au Royaume Uni, mais la somme de ceux qui ne savent pas et de ceux qui savent faux y dépasse les 50%, alors que chez les premiers de la classe, Finlande et Belgique, il plafonne au tiers. On aurait tort de croire que plus on est instruit plus on est en faveur du nucléaire. L’énergie atomique issue de la science, adorée pour cela par les uns et honnie pour la même raison par les autres, ne progressera pas qu’avec la science. Finlande et Autriche diamétralement opposés sur la promotion du nucléaire sont aussi instruits l’un que l’autre. « Cancres » et « savants » se retrouvent aussi bien chez les réductionnistes que chez les défenseurs. Le nucléaire relève aussi de la conscience, la foi compte mais la connaissance n’empêche pas la mauvaise foi. Le problème est aussi, et surtout, que les enjeux perçus par les Européens datent.
Quelle est leur perception des avantages du nucléaire ? Dans l’ordre décroissant : réduction des importations de combustibles, gaz et pétrole : 68% ; plus compétitif et prix plus stables : 51% ; aide à limiter le changement climatique : 46%. Ils sont 11% à ne pas savoir pour le premier avantage, 16% pour le deuxième et 18% pour le troisième. Seule l’Autriche ne voit aucun avantage pour le premier, ils sont 4 pour le deuxième (Autriche, Luxembourg, Grèce et Allemagne) et 7 pour le troisième (les mêmes moins l’Allemagne mais plus le Portugal, l’Espagne, la Lettonie et l’Estonie) ! Tous mettent la réduction des importations en premier, ils ne sont que 8 à mettre l’avantage climatique en deuxième, Suède, Finlande, Danemark, Tchéquie, Royaume Uni, Pays Bas France, Allemagne, tous les 17 autres mettent l’avantage prix comme deuxième priorité sauf la Hongrie qui la met ex æquo avec l’avantage climatique.
Ce classement des avantages par les Européens ne correspond plus aux priorités qu’ont voulues les décideurs dans l’Union européenne ces dernières années. Le Paquet Energie-Climat a poussé en avant le climat après deux décennies de mise en place d’un marché de l’électricité visant à la compétitivité. Il ne correspond pas non plus aux avantages objectifs du nucléaire dans la concurrence entre sources d’aujourd’hui. Les Renouvelables réduisent aussi les importations, elles luttent contre le changement climatique, un problème, elles sont chères. Le charbon propre (avec CCS) réduit les émissions mais pas les importations qui posent cependant encore peu de problèmes et il sera cher. Le gaz réduit les émissions (relativement au charbon) mais sûrement pas les importations de plus en plus difficiles et il peut être compétitif avec des centrales nucléaires type EPR. Le classement des avantages qui mettrait le nucléaire en valeur par rapport à ces alternatives remonterait les avantages prix et surtout climat dans le classement. L’avantage « réduction des importations » est celui qui a servi dans les années 70 à un moment où il s’agissait de sortir du tout pétrole sans que le gaz soit encore très développé et surtout sans que les Renouvelables aient atteint le niveau qu’elles ont aujourd’hui. Avec cette vision, que donnerait un sondage donnant à choisir entre les différentes sources pour répondre aux défis d’aujourd’hui ? Il n’est pas certain que les défenseurs seraient aussi nombreux.
La faiblesse des réponses sur l’avantage climatique est frappante. Plus d’un Européen sur deux pensent que le nucléaire n’aide pas à lutter contre le changement climatique et 18% ne savent pas. Ils sont 63% en Autriche, 50% en Grèce, 45% en Allemagne mais aussi 40% en France ! L’ignorance sur cette question atteint 39% au Portugal, 38% en Bulgarie, 32% en Irlande et 30% en Roumanie ! Pensent-ils qu’une centrale nucléaire émet du CO2 ou pensent ils qu’elle n’en émet pas mais peut nuire au climat sous une autre forme ? Les réponses sont-elles de bonne foi ou de mauvaise foi ? Un travail de pédagogie et de clarification semble indispensable si l’on veut que les Européens fassent un choix éclairé sur lequel pourraient s’appuyer les politiques de façon plus fiable. Ainsi, les décideurs n’ont pas d’abord à suivre leurs opinions publiques à la lettre mais impulser un gros travail d’information et de formation, sur les risques/avantages du nucléaire comparés à l’ensemble des sources alternatives, et surtout clarifier la relation nucléaire/climat. Le nucléaire n’est pas « renouvelable », il n’est peut être pas « durable », et s’il faut émettre des gaz à effet de serre pour construire une centrale (comme pour fabriquer une éolienne), une centrale nucléaire n’émet pas de gaz à effet de serre pour produire de l’électricité et réduit bien les émissions : c’est une connaissance de base, éliminatoire au certificat d’études !
Revoir le cadre des coopérations régionales
Dans quel cadre européen répondent les sondés ? Celui d’un marché intérieur de l’électricité où les avantages du nucléaire choisi par un Etat membre peuvent franchir les frontières au bénéfice de toute l’Union, mais où sûreté et déchets, les risques, sont de la responsabilité du pays d’implantation de la centrale. Que répondent-ils quand on leur demande de choisir le lieu d’implantation d’une centrale nucléaire ? Les 5 partisans de la réduction, c’est « hors Union » ou « pas de ça chez nous ! », à une exception près, mais de taille : l’Allemagne. Aucun défenseur ne donne cette réponse sauf le Luxembourg et la Lettonie. On peut considérer que la Slovénie qui répond « hors UE », répond aussi « voisin » car sa centrale actuelle est commune avec la Croatie voisine en cours d’adhésion. L’Irlande hésite entre vouloir l’implanter chez son voisin britannique et hors UE. Parmi les autres, 7 répondent « ici » dans leur propre pays : c’est le cas en France, Royaume Uni, Finlande, Bulgarie, Hongrie, Pays Bas où effectivement des centrales se construisent ou sont en projet mais aussi en Suède encore en moratoire au moment du sondage. 9 Etats membres –une majorité- répondent « chez le voisin ». Ils sont contre la réduction du nucléaire mais quand il s’agit de construire de nouvelles centrales, c’est majoritairement chez le voisin ! C’est le cas l’Estonie qui n’a pas de projet domestique mais qui a signé un accord de coopération avec ses voisins baltes, mais aussi du Danemark qui n’a aucun projet local et n’a signé aucun accord de coopération régionale, qui n’a pas vraiment une réputation nucléarophile, mais qui tolérerait un projet voisin ! C’est aussi celui de la Belgique qui vient de pérenniser son moratoire et qui voit des centrales se construire en France. Plus surprenants sont les réponses des 6 autres qui ont pourtant des projets domestiques : la Slovaquie veut en construire une, son voisin tchèque veut en construire une aussi, mais les Slovaques préfèrent une nouvelle centrale tchèque à une nouvelle centrale slovaque et inversement ! Roumanie, Italie et Pologne sont dans le même cas, aux projets domestiques, les habitants préfèreraient des projets chez le voisin.
Le cas le plus frappant est celui de la Lituanie. Elle a un projet domestique visant à remplacer la centrale du type Tchernobyl qu’elle a dû fermer contre son gré en vertu des accords d’adhésion à l’Union. Ce projet s’inscrit dans un accord de coopération avec les deux autres Etats baltes d’une part et la Pologne d’autre part. L’enclave russe de Kaliningrad a aussi un projet et elle fait des offres aux voisins baltes que la Lituanie décline fermement, refusant en plus que la nouvelle centrale lituanienne soit russe. Que répondent les Lituaniens ? « Chez le voisin ! ». Comme les Polonais et les Estoniens. Les Lettons quant à eux préfèrent apparemment une centrale russe. Voilà un projet régional que personne ne veut accueillir sur son territoire et que les Lettons seraient prêts à confier aux Russes ! Mais cela ne s’arrête pas là. On constate chez les Baltes un décalage entre le « désir de nucléaire » et l’appréciation des risques et avantages qui interroge. La part des défenseurs excède celle des réductionnistes de 53% en Estonie, de 44% en Lituanie et de 39% en Lettonie. Ceux qui voient les avantages devant les risques dépassent ceux qui voient les risques devant les avantages de 7% en Lituanie, ils sont dépassés de 6% en Estonie et de 26% en Lettonie. On voit d’abord des avantages en Lituanie, d’abord des risques en Estonie et surtout en Lettonie. Les Estoniens qui voient beaucoup plus de risques que les Lituaniens veulent nettement plus qu’eux construire une nouvelle centrale… pourvu qu’elle soit chez le voisin. Les Lettons sont ceux qui voient le plus de risques, 33% de plus qu’en Lituanie, ils sont les seuls des 3 pays baltes à juger impossible une gestion sûre des déchets, cela ne les empêche pas d’avoir un désir de nucléaire comparable…ce n’est pas grave, car la nouvelle centrale serait hors UE ! Et les Lituaniens qui voient des avantages avant les risques expédient ailleurs cette centrale providentielle.
Les projets de coopération régionale pour construire de nouvelles centrales sont incontournables pour les petits pays. Slovénie, Etats baltes ne peuvent absorber la production d’une centrale de 1500 MW à eux seuls, ils doivent produire et consommer à plusieurs petits pays à peu près égaux (les 3 pays baltes) ou en confier la production à un grand voisin (Russie, Pologne). Sinon ils n’ont tout simplement aucune possibilité d’accéder à l’électricité nucléaire. Ils ne peuvent pas tous répondre « ici » ou « voisin ». Quelque soit la réponse, on sent que ces coopérations peuvent brouiller les responsabilités aux yeux des habitants, car on ne sait plus trop qui fait quoi. C’est facile d’être pour le nucléaire si on n’en recueille que les avantages sans les inconvénients. C’est ce qui se passe si le pays d’implantation de la centrale prend tous les risques, une centrale lituanienne avec accidents lituaniens et déchets lituaniens. La coopération régionale devrait s’effectuer sur des bases plus claire aux yeux des citoyens et s’accompagner d’une coopération pour les déchets permettant un partage plus juste et responsabilisant des risques, Estonie ou Lettonie acceptant par exemple d’accueillir les déchets de la centrale lituanienne. Ce ne serait pas un marché de l’électricité nucléaire à libre circulation des déchets mais permettant aux Etats membres de coopérer sur des bases responsables à la fois pour la construction des centrales et leurs déchets.
André FERRON
Chargé de recherche à Confrontations Europe