L'été sera-t-il meurtrier ? Le CAC 40 à son niveau le plus bas depuis trois ans, Wall Street est en chute de 20 % sur un an, les agences hypothécaires Fannie Mae et Freddie Mac en pleine dégringolade, General Motors au bord de la faillite, la banque californienne IndyMac sous tutelle... Un vent de panique provient de l'autre côté de l'Atlantique. Tout les yeux sont braqués sur la Réserve fédérale américaine (Fed), désormais considérée, à tort ou à raison, comme l'ultime pompier de l'économie mondiale.
Chef de file des « ours » (bearish), qui parient sur une spirale baissière, l'économiste américain Nouriel Roubini, de l'université de New York, prophétise depuis plusieurs mois un effondrement du système financier, dans la foulée d'un krach de l'immobilier commercial et de « la faillite d'une grande banque régionale ou nationale ». Il a même détaillé les 12 étapes qui mènent au désastre final avec plus de 1.000 milliards de dollars de pertes pour le système financier global (1). La faillite de la banque américaine IndyMac, la plus grosse depuis celle de Continental Illinois National Bank en 1984, risque de lui donner raison. Initialement chiffré par le Fonds monétaire international (FMI) à 945 milliards de dollars pour l'ensemble du système financier, le coût de la crise des « subprimes » (crédits hypothécaires à risque) pourrait désormais s'élever à 1.600 milliards de dollars, selon la firme d'investissement Bridgewater Associates. Déjà en recul de 19 % sur un an et demi, les prix immobiliers n'ont pas fini de dégringoler outre-Atlantique, où il n'y a pas de potentiel de rebond avant le premier semestre 2009. Le plan de relance de 145 milliards de dollars (1 % du PIB), adopté par George W. Bush en janvier dernier, risque d'être totalement transformé en épargne, comme ce fut le cas avec le plan Barre de 1979.
De l'avis général des économistes, il aurait fallu une intervention budgétaire de grande ampleur pour enrayer la crise immobilière aux Etats-Unis. Pas de chance : il faut une administration forte pour adopter un tel « paquet fiscal » énergique, ce qui est exclu en année électorale. Même si l'économie américaine échappe encore à la récession au second trimestre, elle n'évitera pas la croissance molle et la menace de « stagflation ». Et avec un déficit budgétaire américain de 500 milliards de dollars environ, contre un excédent de 300 milliards au début du mandat de George W. Bush, la marge de manoeuvre de son successeur sera faible.
Quelles sont les conséquences à court terme pour l'Europe et ses marchés boursiers ? Paradoxalement, pour François Chevallier, économiste stratégiste de la banque VP Finance, les investisseurs européens ont des raisons d'espérer. « Les mauvaises nouvelles économiques devraient faire remonter les actions via les taux d'intérêt », estime-t-il. « La logique voudrait que les actions regagnent cet été, grâce à la révision en baisse des anticipations de taux, ce qu'elles ont perdu en juin suite au durcissement du discours anti-inflationniste des banques centrales. » Pour lui, le risque de krach boursier est d'autant plus relatif qu'il a déjà eu lieu. Alors que l'indice américain Standard & Poor's 500 a perdu 21 % depuis mai 2007, le CAC 40 a reculé de 31 % sur la même période. La baisse est plus forte en Europe du fait de l'« effet dollar », la devise américaine ayant perdu 15 % sur cette période. Si la valorisation des actions est en chute libre, les profits des entreprises ont plutôt bien résisté à la crise. Le choc pétrolier a été davantage payé par les ménages et les salariés que par les entreprises jusqu'à présent.
Le fait que le krach boursier ait déjà eu lieu veut-il dire, pour autant, que les investisseurs européens sont à l'abri du pire ? Rien n'est moins sûr. Car, pour Eric Chaney, Chief Economist de Morgan Stanley, « la queue de la crise va être douloureuse en Europe ». Dans le sillage de la crise des « subprimes » aux Etats-Unis, la bulle immobilière européenne va éclater, hormis en Allemagne où cela s'est déjà produit. Nombre d'experts s'attendent à une baisse générale des prix immobiliers, particulièrement sensible en province, avec un impact significatif sur les résultats des banques. Pis : le chômage risque de remonter en Europe, avec une inflation potentielle au-dessus de 3 % en 2009. Et après celui des ménages, le moral des entreprises est en berne.
Aggravée par l'inflation pétrolière, l'onde de choc de la crise américaine est loin d'être terminée. Les ménages américains sont sur-endettés et la croissance de la consommation est durablement hypothéquée. Mais pour François Chevallier, le pire est sans doute passé aux Etats-Unis. Et le fait que l'indice européen de valorisation des banques ait déjà atteint son plus bas niveau depuis 1996 implique aujourd'hui une capacité de rebond. Après tout, il n'y a ni risque de guerre ni doute général sur la véracité des comptes des entreprises comme en 1991 ou en 2001. Une simple histoire de bulle immobilière et de choc pétrolier permanent ne saurait durablement saper les marchés boursiers.
On peut aussi en douter. Dans le scénario noir du « krach parfait » de Nouriel Roubini, après la faillite d'une grande banque régionale, l'étape suivante est l'émergence de grosses pertes sur des LBO imprudemment conçus et une vague de défaillances d'entreprises lourdement endettées. L'ombre de General Motors plane sur ce scénario, sans compter les déboires de Fannie et de Freddie. Le fait qu'une forme de krach lent ait déjà eu lieu en Europe ne veut pas dire qu'il ne puisse s'aggraver.
PIERRE DE GASQUET est journaliste au service « Enquête » des « Echos »
pdegasquet@lesechos.fr