mobar a écrit : 14 oct. 2023, 06:34
La principale raison qui a pousse Poutine a déclencher cette"opération militaire spéciale" est sa volonté de recréer un empire russe, un truc complétement fantasmatique pour la plupart des russes et une obsession qui ne sera probablement pas partagée par un successeur surtout si celui ci émerge par une voie plus ou moins démocratique ou insurrectionnelle
C'est exact sur ce qui pousse Poutine. Que fera le successeur, je ne sais pas. J'ai trouvé cette explication percutante dans le livre :
Lou Osborn & Dimitri Zufferey - Wagner l'enquête au cœur du système Progojine.2023 -.
Un résumé pertinent, en quelques paragraphes. Je n'ai pas mis les liens bibliographiques qui n'apportent rien à la compréhension, ce ne sont que des références pour les érudits et les spécialistes.
Voici l'extrait :
Prenons un peu de distance avec le géographe et diplomate Michel Foucher, qui affirme : « La maîtrise des récits devient un objectif central des diplomaties, autant que la préservation des parts de marché ; elle devient le vecteur principal des stratégies d’influence. » Elle illustre le processus qui se déroule en Russie. Le pays vit depuis la fin de l’URSS une situation de transition sans réellement avoir retrouvé sa place sur l’échiquier mondial. Coûte que coûte, pour le Kremlin, il faut retrouver une place d’honneur. Formater son peuple pour qu’il obéisse est un objectif primordial pour le président Poutine, qui devient un expert de la gestion narrative de son idéologie. Depuis qu’il est au pouvoir, il encourage la mise sur pied de camps paramilitaires pour enfants. En 2003 déjà, Radio-Canada était partie sur leurs traces. Tout se déroule à environ 300 kilomètres de Moscou, de jeunes enfants âgés de 6 à 15 ans vont passer leur été dans la forêt. « On apprend à aimer notre patrie et à la défendre coûte que coûte. On apprend qu’on va avoir à donner notre sang, peut-être même notre vie . » Le contenu même du camp est basé sur les programmes de l’armée. Ils apprennent à monter et à démonter des AK-47. Ramper dans la boue pour protéger la Mère Russie. Les instructeurs sont des membres des forces spéciales ayant connu l’épreuve du feu en Tchétchénie et en Afghanistan. Entre formation paramilitaire et endoctrinement, il s’agit de redorer l’image de l’armée, de trouver du sang frais.
Commandant en chef, président, Vladimir Poutine installe dans les milieux académiques le concept de « Nouvelle Russie », en s’inspirant notamment des succès de Catherine II, qui avait pris la Crimée et les littoraux de la mer d’Azov aux Ottomans en 1783. Ce sont ces mêmes régions qui sont aujourd'hui les objectifs de l’agression contre l’Ukraine. Suivant les succès de l’Impératrice, Poutine aimerait à son tour réunir sous la bannière russe un monde qui engloberait Biélorusses et Ukrainiens, et parfois même, les slaves orientaux. Il trace un concept, celui d’un empire dont les frontières peuvent varier. D’ailleurs, pour Alexandre Prokhanov, un des théoriciens favoris de Poutine, « la Russie est par nature un empire dont les frontières respirent ». Un bel argument pour justifier les annexions de l’Est ukrainien et de la Crimée – qui, rappelons-le, a été donnée à l’Ukraine en 1954 par Nikita Khrouchtchev. Le président Poutine n’évoque pas encore en 2014 son pays comme un empire. Pourtant, il est en train de le constituer. C’est, si on reprend nos manuels d’histoire, un concept déjà éprouvé par les Seldjoukides. Ce peuple aux origines turques régnait au XIe siècle sur l’Asie centrale, la Turquie et une bonne partie du Moyen-Orient. Dans l’histoire de cette dynastie, certaines zones conquises sont restituées ou vendues à des tribus indigènes. Les nouveaux princes locaux continuent à gouverner comme des seigneurs féodaux à la périphérie de l’empire.
Alexandre Douguine serait un des idéologues les plus influents du Kremlin, ce qui lui vaut le surnom de « Raspoutine de Poutine », en référence au conseiller mystique du tsar Nicolas II dont il partage aussi la même longue barbe grise. Même s'il est peu probable qu'ils se fréquentent, selon Michel Eltchaninoff, qui cite un ancien conseiller du Kremlin : « Les proclamations grossières de Douguine insultent l’intelligence du président . » Poutine s’adapte et se sert de l’essor de l’eurasisme, doctrine qui prône la spécificité de la Russie orthodoxe, une civilisation à distinguer de l’Occident comme de l’Asie. Douguine, qui est connu jusqu’en Europe occidentale pour influencer, entre autres, une partie de l’extrême droite française, est visé depuis 2014 par les sanctions de l’Union européenne prises dans la foulée de l’annexion de la péninsule de Crimée. Philosophe résolument nationaliste et conservateur, le Raspoutine postmoderne est l’un des promoteurs de ce courant qui a ressurgi lors de la chute de l’URSS et est devenu très populaire dans tout l’espace post-soviétique.
La Russie doit coûte que coûte se démarquer d’une modernité occidentale jugée décadente. L’Ukraine est un pays que Douguine qualifie de « Nouvelle Russie », ce concept cher à Vladimir Poutine. De son côté, le président entretient une politique impérialiste et cherche à redorer les blasons russes. Depuis son accession au Kremlin en 2000, Poutine se constitue une aura de patriote qui rejette le nationalisme ethnique, susceptible de provoquer la désintégration du pays s’il n’est pas sous contrôle. Pragmatique, il constitue un projet philosophico-patriotique pour réunir tous les russophones sous un même drapeau. Lors d’un premier mandat crispé, il devient conservateur. Lors du troisième mandat, commencé en 2012, il prend un tournant impérialiste. Dans l’émission Ligne directe avec Vladimir Poutine, diffusée pendant 4 heures 30 en direct par trois chaînes de télévision et trois radios fédérales du pays, le président détaille son projet : « Les droits et les intérêts des citoyens russes et russophones du sud-est de la Russie . » Dans cette Nouvelle Russie, Poutine rappelle que Donetsk, Kharkiv et Odessa ne faisaient pas partie de l’Ukraine de 1920.
Ces territoires lui ont été donnés par l’URSS. Il faut donc les récupérer. Très adroitement, depuis son accession au Kremlin, Poutine a récupéré les idées des nationalistes, tout en se débarrassant des mouvements autonomistes qui sont exclus de la sphère officielle et de la politique légale, pour ne laisser exister que Russie Unie et une opposition politiquement stérilisée. Caricaturalement, pour Viktor Erofeïev, figure de proue de la contestation littéraire en Russie, « Poutine est un tsar postmoderne, mais il n’est ni fou ni idiot ». Pur produit du KGB, il se démarque du passé communiste de son pays. « Poutine incarne la revanche de ceux qui n’ont pas supporté la chute de l’URSS et sa métamorphose en démocratie » conclut encore Michel Eltchaninoff.
Douguine suit ce courant philosophique. Il soutient que l’intervention militaire en Ukraine est nécessaire « pour sauver l’autorité morale de la Russie ». Le concept de Nouvelle Russie évolue pour se voir associé aux projets d’expansion de Vladimir Poutine. Constituer la Nouvelle Russie devient officiellement le but à atteindre pour l’armée russe en 2022 après ses échecs dans le nord de l'Ukraine et le lancement de la seconde phase de son offensive.
Violence, nationalisme sans peur, identification de l’Ukraine comme un pays ou des régions qui doivent revenir à la Russie : voilà un cadre idéologique qui fédère les hommes de Wagner derrière un idéal. Quoi de mieux qu’un but commun pour encourager les troupes ?